2 — Mes débuts dans la ville

Mais qu’est-ce que vous voulez, j’étais jeune. J’étais une enfant.

Enfant, … il y avait peu d’enfants. C’était l’ennui.
Je croyais être la seule enfant au monde. Quelle surprise lorsque plus tard j’en vis d’autres. J’ai pas du tout aimé. Tous collants et pressés, bruyants.

Mais alors, d’un coup, je fus adulte. C’était trop tard.
Et me voilà à attendre, ou à fuir.

J’y ai pris goût. Fumer et attendre.
Telle est ma vie, sans façons.

Je casse la gueule à celui qui viendra me plaindre.

De toute façon j’ai eu peu d’amis.
J’étais amie avec le gardien de ce square. Nous étions devenus amis.
Ça s’est fait peu à peu.

Il avait remarqué ma présence, toujours en fin de journée je venais ici, au pied du réverbère. J’avais envie qu’on me voie. Ça faisait un peu lumière de théâtre.
Le réverbère me donnait un charme, c’était mon accessoire si on veut.
C’était là que finissait le monde. Et c’était là qu’il finissait sa ronde.
Sa moustache me faisait sourire. Parce que suis chatouilleuse.
Il avait fini par me donner un double des clés de la remise, là-bas, pour quand ça n’allait vraiment pas.
Il y avait même un petit chauffage électrique, un lavabo d’eau potable ; un fauteuil. Une radio, pour tenir compagnie.

J’écoutais la nuit tomber avec la radio. Je ne venais pas très souvent, non, mais c’est arrivé. J’ai toujours cette clé, on ne sait jamais. Elle marche, j’essaie de temps en temps, je viens encore.
Pour la nostalgie. On rigolait bien !

On ne se voit plus. Il a arrêté de travailler, je crois, il a arrêté d’exister. Il nous a quittés.
C’est ainsi, la retraite. On se retire.
Il est peut-être mort. Ou riche !
Ou bien vexé. Je sais pas où il est passé.

J’ai bien aimé être la presque femme d’un gardien de square.
J’ai toujours aimé être la femme passagère d’un homme provisoire. Eux au moins parvenaient toujours à m’arracher à cet ennui, gluant.

Quand j’étais adolescente, il y avait le gymnase.
Il y avait des garçons, dans le bâtiment d’en face.
Ces grands garçons élastiques.
Nous montions aux étages en travaux par une porte que nous avions forcée. Cela sentait le temps incrusté de poussière.
On avait installé quelques matelas, retrouvés dans les combles.

Ce qu’on faisait…
(un temps bref)
Je ne sais plus.
Des scènes, à voix basse, l’amour.

Après, je restais allongée, je pouvais regarder le plafond de longues demi-heures. C’était très agréable, c’était une façon de m’échapper.
Il n’y avait plus d’images, il ne restait que les sons, raréfiés, flottant autour de moi.
Les sons de la fin d’après-midi. J’avais un peu mal au ventre, de plaisir, ou d’effroi. J’attendais le noir et puis je redescendais.

Puis ce fut ma première pension… les fugues, les libertés, durement payées.
Les souvenirs reviennent en parlant. Les souvenirs reviennent en partant. Tangibles. Dans une lumière un peu aveuglante.

J’aurais voulu rester dans cette pension. Mais j’avais rencontré un homme. Il s’appelait Hugues. De lui je me souviens le nom. C’était une énigme. Je ne savais jamais s’il allait être bon ou cruel. Nous nous taisions, le soir, en buvant des alcools dont il faisait trafic.

Il avait beaucoup d’argent et de silence, et j’aimais les deux.

Quand on y pense, le silence c’est très cher. Je ne sais pas si c’est très cher ; si c’est très cher ou si ça n’a pas de prix.

Me revient le premier soir dans la ville, seule.
J’étais arrivée par le train, dans une certaine ivresse, une envie de vivre.

Mais quand le soir était tombé, je m’étais sentie tellement désemparée.. ! Comme une petite fille perdue : j’avais peur. Je n’osais plus aller. Je retenais mes sanglots j’étais comme désespérée. Quel retournement. Des gens me frôlaient sans me voir, je ne comprenais plus ; ces visages dont je ne voyais plus l’horizon. Les avenues me paraissaient hostiles, les rues étroites m’effrayaient. Je croyais que j’allais me jeter dans les bras d’un passant, pour ne plus rien voir, comme depuis une falaise. Je ne trouvais plus le chemin de la pension, j’avais faim.

J’étais passé devant un restaurant et j’avais pris deux tranches de pain dans une corbeille, sur une table qui n’avait pas encore été débarrassée.
Quel souvenir. Quel beau souvenir.

J’aimerais tant revivre ces moments.
Les vitrines des établissements, leurs lumières vives m’attiraient, me rassuraient. Je voulais m’écraser dessus. Je regardais les gens, leurs gestes, leurs habillements.
Cela ne semblait jamais s’arrêter de me fasciner.

Et ainsi je fis l’amour pour la première fois. Enfin, pour la première fois avec cet homme.
Et vous savez pourquoi ? Eh bien parce qu’il faisait froid.
J’étais avec ce type, que j’avais connu dans un café. Je l’avais regardé depuis la rue, derrière la vitre.

Il m’avait fait un geste aimable, et c’était peut-être le premier de toute ma vie. Que quelqu’un me semble aimable, gentil, quoi. S’intéresser à moi sans arrière-pensée. Il faisait froid. Et ma pension était mal chauffée. Il m’avait proposé de l’accompagner chez lui. Je ne savais pas ce qu’il avait en tête. Je ne pensais qu’à avoir plus chaud. Mais chez lui, il faisait encore plus froid. J’en avais le cerveau ankylosé. Il m’a prise dans ses bras, c’était la seule solution, la seule chose à faire, j’ai tout de suite senti un mieux, une faible remontée de la température, qui s’est amplifiée, une électricité très lointaine. Les corps ont ralenti dans la pénombre. Je trouvais quoi faire à l’instinct. Même si je n’avais pas tellement envie de me déshabiller ; j’étais gênée, je trouvais cela incongru, comme si je ne l’avais jamais fait. Il me secouait un peu, gentiment, pour que je m’active. Il était impatient. Cela m’arrangeait, car je n’étais pas sûre de ce que je faisais.

Je crois qu’à cette époque, j’étais tout le temps épuisée. Non pas épuisée de fatigue, mais de stupeur, de sidération. Dans chaque situation, je ne savais pas ce que je devais faire. C’est quelque chose d’épuisant, à vous faire tourner la tête, à vous faire faire n’importe quoi. Il s’appelait Hugues, je l’ai déjà dit, je déteste me répéter. Je me souviens avoir appuyé sur l’interrupteur de la lampe de chevet. Et il a appuyé à son tour. Et j’ai appuyé à nouveau. Puis lui. Et ainsi de suite. Tout en nous déshabillant, nous réchauffant, nous baisant. Ce n’était pas un jeu, c’était quelque chose de sérieux.

Il fallait que je gagne de l’argent. Je travaillais dans un grand magasin. C’est là que j’ai appris tant de choses. Je regardais les femmes. Certaines me parlaient, des clientes. Me donnaient des conseils, je ne sais pas pourquoi. J’ai toujours suscité la curiosité de quelques uns, et l’indifférence de tous les autres.
La journée était consacrée aux femmes, et les soirées aux hommes. Cela me faisait un monde en entier.

Qu’importe. Ce ne sont que des miettes dans mon cerveau. J’ai déserté tout cela. Je n’ai plus qu’un réverbère, un sac à main. Le reste m’ennuie. Le reste ce sont des souvenirs. Je n’ai qu’à y plonger, quand j’en ai envie.
Comme dans un grand sac rempli de fièvres.

Je suis pourtant jeune encore, je connais encore des gens.
L’ennui c’est qu’ils me donnent souvent envie de pleurer.
Je suis trop sensible ; alors j’ai été voir un médecin, car je voulais me faire désensibiliser. J’avais entendu parler de ça à la radio. Il m’a accueillie très gentiment, il m’a donné un traitement. Il ne m’a pas bien comprise, il s’est trompé. Je n’ai rien dit, je n’ai pas voulu le vexer. Je le prends quand même. J’attends, je continue, je traverse les rues. Mais toujours aussi sensible. Plus je parle, plus je pourrais parler, pendant des heures. C’est effrayant. Pourtant je ne suis pas bavarde. Je peux passer une semaine sans parler à personne.

Je pourrais parler de la petite pension que j’ai habitée en arrivant dans cette ville. Les escaliers qui grincent. Si j’entendais à nouveau ces escaliers grincer, j’en pleurerais. Je ne sais pas si on me comprend. Quelle émotion. Remonter encore une fois ces escaliers. C’est décidé, je vais y aller. Pour voir ce que ça fait.
J’attendrai le soir, je guetterai une jeune fille qui entre dans l’immeuble, et retiendrai de justesse la porte avant qu’elle ne se ferme. J’attendrai que la lumière s’éteigne, que la cage d’’escalier soit vide. Et je m’engagerai dans la montée… Mon pas toujours discret et hésitant… La peur de me faire entendre, de me faire remarquer… Dès la première volée de marche, ce craquement brisera mon cœur. Je m’assierai sur les marches, sans force, pour pleurer sans réveiller personne. Ou bien je monterai et pousserai la porte de ma chambre.

Je dis ça et je me sens vaciller. J’ouvrirai la fenêtre, sans allumer le plafonnier. Comme je le faisais souvent. Pour regarder les gens passer en bas. Attendre parfois de la visite, assise sur le lit des heures.
Et j’irai m’allonger sur le grand lit araignée.

Mais jamais, jamais, tout ça ne reviendra.


3 — L’Aquarium