1 — Vous avez perdu quelque chose ?

Tiens, vous avez perdu quelque chose…
Non ?
J’aurais juré.
J’ai entendu quelque chose tomber, à l’instant. Un objet, je suis vite venue voir.
J’ai cru reconnaître, enfin, quelque chose, le son de l’objet.
Une épingle ou une broche.
Une pince à billets, une épingle à cravate.
Je pensais que c’était un bracelet, ou un objet personnel, un objet précieux. Du verre, qui ne se casserait jamais.
Quelque chose en corne, ou en os, un objet qui vous rappelle à quel point l’or peut être aux poignets.

Je traînais par hasard dans le coin…
Oui.., depuis 10 ans, ou plus.

J’attends quelqu’un, je reste dans les parages.
Je suis très patiente.

J’attends, je fume des mentholées.
Pas grand monde ne passe par ici.

C’est un peu à l’écart, vous voyez bien.
C’est calme. Je reste tranquille dans le coin.
J’ai cru que quelqu’un était venu, j’ai cru que peut-être, que c’était peut-être cette personne. Enfin. Mais non.

Ou même une autre.
Mais c’est pas grave.
J’ai pris goût à attendre.
Tout comme j’ai pris goût aux mentholées.
Au début je n’aimais pas ça.
Mais je trouvais ça chic. « Upper Class ».
J’avais lu cette expression dans un magazine.
J’aimais m’inspirer de ce que je lisais dans les magazines. J’allais spécialement lire les magazines à la bibliothèque municipale. Je me servais dans les expressions que je lisais, je calquais les photographies. J’ai beaucoup appris comme ça, je n’ai rien oublié. Je m’entraînais à reproduire les poses des mannequins, le soir, chez moi. Ou devant les miroir des grands magasins où je travaillais.

Les mentholées. C’est fou comme ça peut remplir un vide.
Avec les magazines, aussi. Ça participe à mon attente.

Maintenant, je n’aime plus que ça.
L’attente, le calme, la fumée des mentholées.
C’est quelque chose de beau.
Ne me dites pas que ça ressemble à ci ou à ça. Je ne supporte plus ces arguments, les comparaisons.

Je n’ai pas besoin que tout cela prenne une forme précise ou définitive.
Je m’accommode de ce qui n’arrive pas.
Je rêvasse, je tisse. J’attends, Ulysse ou un autre.
Cela fait si longtemps que je ne sais presque plus qui j’attends.
Mais cela va me revenir. Il faut parfois que je me concentre, que je fasse un effort.
Sinon tout m’échappe, comme la fumée. C’est comme ça maintenant. J’ai dû vieillir sans m’en apercevoir.

Mais… je crois que si cette personne venait, je serais sans doute déçue.
Alors, tous les soirs, j’attends.
En espérant qu’elle ne viendra pas.
Parfois j’entends des pas. Quelqu’un passe. Alors je me cache.
Tant qu’une personne que vous attendez n’est pas venue, vous ne savez pas ce qu’il en est. Quelque chose continue.
Alors vous continuez d’attendre, n’est-ce pas.
Vous connaissez ça, non ? Tout le monde connaît ça.

« Vous avez perdu quelque chose. »
J’ai dit cette phrase, tout à l’heure.
C’est curieux. Ça me rappelle…
Cela me revient en essuie-glaces.
C’était une voix, tendue comme une corde. Mais tendre aussi.
Une voix que j’entendais pour la première fois. Élégante.

J’étais jeune. Je me sentais seule, sale.
Une jeune fille un peu perdue dans la ville. Il fallait subsister.
Une voix derrière moi. J’étais penchée, effectivement, vers le trottoir, dans la foule du soir.
J’avais perdu quelque chose. Une épingle, ou une broche. Probablement. Je perdais toujours tellement de choses, entre les coussins des canapés, notamment. Des petites choses précieuses, qui brillent dans le noir. Et voilà un homme bien habillé, « Vous avez perdu quelque chose ? ». Il m’a invitée à dîner pour me consoler. Je n’avais rien demandé. C’était bon, sur le velours rouge. Ce sont des bribes qui reviennent. Je crois que nous avons mangé des harengs. On se souvient de choses bizarres, parfois, alors qu’on en oublie de si importantes. Je ne l’ai jamais revu. Dommage. Je le reconnaitrais sans faute, au premier coup d’œil. Et même sans le voir, juste à entendre sa voix.

« Vous avez perdu quelque chose ? ».
Il a dit ça, et quelques heures après, il avait disparu.
Il a répondu lui-même à la question.

Il avait glissé comme glissent des mains sur la soie facile.
Il ne m’était resté que cette phrase, et quand je l’entends, ou que je la prononce moi-même, par hasard ou circonstances, je repense à lui brièvement. Et aux boulevards.
Il y a des mondes entiers, ainsi, endormis, et parfois éveillés par quelques mots.

Voilà de quoi je suis faite. De petites anecdotes comme celle-ci.

Je m’appelle Clever.

À l’époque, j’ignorais tout de cette faculté que j’avais de parler, de tout, de rien. Cet homme, je l’écoutais, simplement. Ou plutôt, je l’écoutais me regarder. J’étais impressionnée.
Mais il l’était aussi, car il me regardait me taire.

J’ai compris pourquoi, avec l’expérience. C’est la forme de mon visage. La taille de mes yeux, l’écartement entre eux, l’inclinaison de ma lèvre supérieure. C’est comme un appât. J’avais remarqué que ce détail particulièrement attirait les regards et les convoitises. Ma lèvre était comme un hameçon, un piège, une lame…
J’ai compris en regardant attentivement les magazines.
Ça m’a pris des années !
Il y a toute une science cachée là-dedans. Mais bien cachée hein. On apprend beaucoup ainsi. J’ai même connu un homme qui lisait tous les magazines féminins. Il disait qu’on y trouvait tout, qu’il apprenait tout comme ça. Il était très intelligent, très fin. Et un peu salaud, comme j’aimais quoi. Je me demande ce qu’il est devenu. Je pourrais aller le voir, lui dire deux mots, aller dîner avec lui, enfin, s’il n’a pas déménagé. Les gens déménagent beaucoup désormais. Ils veulent brouiller les pistes. Ils espèrent quelques mètres carrés de plus dans leurs cuisines.

Aller dîner, comme ça, en ville, avec un inconnu. C’est quelque chose que je n’ai pas fait depuis des années.
Depuis des lustres. J’adore cette expression.

(plus fort :)
Je n’ai pas dîné avec un homme depuis des lustres.
(elle écoute l’écho, ou bien si quelqu’un va lui répondre. Un temps)

Je me tairai, peut-être, enfin. Il paraît qu’on ne peut plus fumer, dans les restaurants. Quel manque de savoir-vivre. Que fait-on en se regardant, alors ? Et comment est la lumière, sans la fumée qui la veloute ? Je n’ai pas été dans un restaurant depuis, oh, dix ans !

J’irai voir : je trouverai un homme, et j’irai manger avec lui.

Mais.. je ne veux pas trop m’éloigner pour l’instant.
Et dire que pendant ce temps, des gens se promènent à New-York.
Un rendez-vous, c’est quelque chose d’un peu risqué. On peut le rater à tout moment. Vous savez.

J’attends cette personne.
Qu’attendez-vous, vous aussi, dans le noir.
Il y a une infinité d’attentes dans le noir, tapies.
Et nous, tout autour, qui battons le pavé.

(Elle fait un tour de réverbère)

Je me frotte les bras pour me réchauffer.

C’est idiot, je sais mais… je n’ai pas son numéro.
On ne peut pas penser à tout.


2 — Mes débuts dans la ville