Cl


Au début, c’est mon bras, seul, qui se soulève. Je suis allongé, je dors encore, mon bras est le premier à s’éveiller. J’ai depuis toujours souhaité pouvoir plonger mon corps dans le sommeil par membres dissociés, faire dormir les différentes parties du corps séparément, à différents moments de la journée, afin d’être constamment à la fois endormi et éveillé. J’imagine donc parfois les choses ainsi, afin de m’approcher de cet état, et toujours quelque chose à la fois dort et veille en moi. Quoi qu’il en soit, mon bras, c’est lui, se réveille, premier à sentir ce froid qui m’entoure et que le reste du corps refuse encore, qui entoure d’abord le bras seul que le corps n’a toujours pas rejoint, encore désolidarisé, protégé par sa gangue de langueur. J’ai froid, c’est la première chose qui arrive à passer la barrière du sommeil ; le froid n’a pas disparu, il m’attend au tournant, sans doute pour tous les jours de ma vie, me souffle sur l’épiderme. À ce moment-là, je suis encore protégé ; seul un minimum de conscience, peut-être d’un volume semblable à celui de la cage thoracique d’un moineau, me fait savoir que j’ai réussi à traverser la nuit, qu’il va être temps de redevenir moi, mais j’erre encore cependant dans ces limbes où je suis toujours un enfant sans nom, qui n’a que le froid, ne veut pas se réveiller, attendant seul dans son lit qu’on le secoure, et que rien ne vient.

Mon bras, lui, déjà se saisit du téléphone, qui est juste à côté de moi. En quelques gestes semi-automatiques, je regarde si Cl a déposé une photo sur le réseau de partage. Et chaque matin, je me réveille ainsi. Je regarde si Cl a posté une photo. La photo d’une promenade, d’un coin où ses yeux se sont posés, la couverture d’un livre qu’elle lit ou d’un lac, l’obstination et l’absurdité d’une pendule figée par la photographie, le bord de son lit défait avec le motif des couvertures qui toujours recouvre un mystère ; ou un petit déjeuner dans une chambre d’hôtel quelque part dans sa vie. Parfois, un verre d’alcool, un livre, du café.

Je ne connais pas Cl, elle vit sur un fuseau horaire très éloigné du mien, dans une autre langue que la mienne, et quand je me réveille, c’est déjà la fin d’après-midi chez elle.
Il y a ce gouffre des fuseaux entre nous, qui est un vertige, et dont les échappées sont trop rares. Pour l’une la journée est presque déjà terminée, alors que c’est encore le matin de l’autre côté de la terre. Ma première pensée traverse donc l’espace, le monde, pour se tourner vers elle, et mon premier geste lui est également dévolu, ainsi que je l’aurais fait si elle était simplement allongée à mes côtés. J’en suis venu progressivement à m’aligner sur son fuseau horaire, du moins à m’en rapprocher mentalement et même, au fur et à mesure, pratiquement. J’ai tourné mon propre cycle vers le sien ; je vis ainsi des heures de décalage, clandestines jusque de moi-même. Je dois cumuler deux biorythmes, je prends parfois un café bien noir en fermant mes volets avant de me coucher, n’ayant pour unique souhait, avant un sommeil bien noir aussi, qu’une photo d’elle soit la dernière chose que je voie, comme peut-être j’en vis une au réveil.

La plupart du temps, au matin sur l’écran, il n’y a rien. Elle est assez peu active sur le réseau, elle est très irrégulière. Ses photographies sont assez banales, et pourtant j’y perçois, depuis que je les regarde si attentivement, son extraordinaire originalité, la richesse inépuisable de sa vie intérieure, bien qu’elle n’en révèle que des bribes, des sous-entendus, sans se préoccuper nullement d’en donner une idée favorable ou juste. Une fatigue aussi, et l’extrême finesse de la vitre derrière laquelle elle se tient. Mais Cl est à peine ébauchée, je dirais effondrée, dans les photos qu’elle partage et que j’aime tant. Ses images sont le plus souvent accompagnées d’un commentaire, de longueurs variables, quelques mots qui forment une esquisse du moment où elle a pris la photo, moment auquel elle paraît ne pas tout à fait prendre part. Parfois c’est le contraire, elle semble tout entière engluée dans le moment, elle détaille parfaitement, par une description précise et patiente, l’état présent de son humeur ou de ses dégoûts. Car elle accompagne le plus souvent ses photographies, quelles qu’elles soient, par des phrases de description en anglais, une mini-narration qui complète, arrondit, contredit l’image.

De temps en temps, mais quand même assez régulièrement, elle transfère une photo d’elle-même, des portraits qu’elle s’empresse de supprimer au bout de quelques heures, parfois de quelques minutes. Si je me réveille et que je découvre qu’elle a posté un autoportrait (j’ai développé un sens tiers qui parfois me fait pressentir l’arrivée d’une image), je suis toujours transpercé, je ressens une sorte d’irradiation, de choc violent et invisible qui me traverse le buste de haut en bas. Une propulsion de direct qui m’atteint dans toute sa réalité. Si elle supprime le portrait un peu plus tard, il n’en reste donc rien de plus qu’une impression de rêve tenace.
Je voudrais décrire l’apparition du visage sur l’écran de ma paume. Il s’agit donc, par essence, d’une surprise. Ça jaillit ainsi, toujours très brusquement, au point que j’ai la sensation d’un très bref aveuglement. C’est toujours une sorte de déchirement dans le tissu du jour. Le monde défile à sa vitesse normale, sans plus que j’y prenne garde, et soudainement il s’arrête sur le visage qui défait le hasard. Comme de voir soudain couler de l’œil inerte d’une poupée le sillon d’une larme. Je ressens une pluie de projectiles sur la joue, dans le cou, une pluie un peu trop forte, trop insistante, c’est à la fois agréable et un peu douloureux. Les pics s’étendent et m’atteignent de partout en même temps, le mal se fait plus vif. Cette « sorte de douleur » s’étend, élastique ; elle prend la forme de la séparation, et à la fois et très vite tout s’assemble dans le plus grand plaisir.

Sa beauté est un peu figée, souvent assez distante mais nouvelle à chaque fois. J’ai l’impression qu’elle est toute neuve, qu’elle sort d’un papier cellophane, qu’elle vient de naître. Pour autant elle n’arbore aucun sourire — sa joie n’est pas absente, elle est juste repoussée, et reportée à un autre jour ; elle semble ne pas savoir sourire, n’avoir encore jamais appris, et que son premier sourire sera pour moi.
Sa peau est nacrée, sa bouche entrouverte et rouge, son air sérieux, très souvent presque triste, notamment quand elle sourit quand même. Contrairement à beaucoup d’autres personnes sur le réseau, elle n’a absolument rien à montrer, à vendre, à proposer, ne cherche absolument pas à se faire aimer, elle ne tire aucune fierté, aucun avantage. Aucune attente particulière ne la caractérise. Sa beauté paraît plutôt l’embarrasser, dans le meilleur des cas elle fait comme si cela n’existait pas. Elle a l’air de se montrer par défaut, ou pour tromper son ennui. Peut-être aussi pour ne pas laisser les autres seuls. Parfois, et j’en tremble alors, elle m’apparaît particulièrement découragée. Ses commentaires sont plus abrupts, remplis d’allusions obscures, que mon anglais rudimentaire, trop hésitant, rend encore plus mystérieuses. Je voudrais sentir son parfum, c’est une chose qui me manque singulièrement, tout comme de partager avec elle la lumière d’automne où j’écris ces quelques phrases, un café, un banc le soir. Au fil du temps, je n’ai plus besoin de mon téléphone pour penser à elle, pour me tourner vers son existence.
Il arrive qu’elle laisse l’autoportrait en ligne, sans l’effacer du réseau. Rien de tout cela ne fait signe ; c’est que cela me fait simplement légèrement accélérer le pouls en longue distance, et je rends grâce au système sans fil d’amplifier nos échos.

Parfois, elle ne fait pas de photo pendant vraiment très longtemps. J’ai les sens en alerte, d’un coup une sorte de violence, et puis plus rien pendant ces semaines où elle disparaît. Je ne l’oublie pas, au contraire, je m’interroge sur ce qu’elle fait, j’attends, tout simplement, je sais qu’un matin un petit carré de couleur viendra me retourner les entrailles, m’ouvrir les paupières. Il me vient de temps à autre l’idée irréalisable de ne plus regarder, comme pour se couper d’une forme, délibérée et élaborée, de souffrance. Mais comment saurais-je alors, la suite, comment pourrais-je me passer de jouir de ce tourment ?

Étrange, toute cette lumière, légèrement caramélisée. Beaucoup de livres, de café, de parcs. Vêtements qu’on revêt ou qu’on jette. Une vie assez calme, dont on ignore tout. Quelques déplacements, des congrès peut-être, tels que semblent le signaler la récurrence des chambres d’hôtels. Jamais personne d’autre n’est évoqué, ni photographié. Des immeubles, aussi, et de temps en temps, un détail plus trivial (mais un trivial qui serait pourtant hors d’atteinte), les effets d’une après-midi de shopping, un sac ou une nouvelle robe. Sa main devant le visage. Amour des livres, ou d’objets inanimés. Elle semble ne faire aucune vague, j’ai l’impression qu’elle est seule au monde, qu’elle n’a aucune famille. Peut-être, nous, les spectateurs de ses photos, sommes-nous ses seuls « relatives », comme on le dit en anglais. Elle sait écrire un français parfait, tout comme j’imagine elle doit le prononcer s’il lui arrive de le parler, ou bien pour elle-même. J’imagine son pas léger, un passage dans une salle de bain, comment elle fait à peine refléter les miroirs. Discrétion et finesse comme la fumée légère et fine d’une bougie qui perdure, droit et sans bruit. J’entends un très faible son de verre frotté.

J’ai beaucoup de temps, et je profite pleinement des heures et des heures de rêverie qu’elle me donne. Les photos sont inscrites dans ma pensée, il suffit que je les voie quelques secondes et je ne peux plus les oublier. Prises et liées dans le réseau sur lequel elles naissent, irrégulières, je les reconnais instantanément. J’ai l’impression d’y appartenir très légèrement, comme lorsqu’à regarder attentivement un objet, on peut percevoir en reflet la ligne à peine marquée de sa propre présence. Ses photos s’inscrivent dans ma mémoire avec la précision, la couleur, de ces photographies que vous avez toujours connues et qui parfois se substituent au réel jusqu’à incarner le statut de souvenirs vrais, et plus vrais que les vrais. L’alternance des images remplace l’alternance des saisons. C’est comme si enfin j’avais trouvé quelqu’un à, avec qui, penser, même au loin, même sans aucune réponse, sans jamais pouvoir la voir ni lui parler. J’ai conscience du pathétique de la situation, mais cela m’est complètement indifférent. J’ai, une seule fois, essayé d’en parler à un ami, mais devant sa mine déconfite, son regard apitoyé, ses assauts pour me décourager, pour m’ouvrir les yeux, j’ai abandonné toute idée d’en parler à quiconque. J’ai juste besoin de le décrire, de le préciser, pour moi, pour donner quand même une substance à cette affection.

Je me sens tel un détective un peu ringard et somnolent, n’ayant rien à faire, aucune enquête, auquel personne ne fait appel, malgré la richesse insondable de ses intuitions. Auquel il ne reste plus que la possibilité de s’endormir, et de veiller, alternativement. Bien sûr, je me suis interrogé : oui, il y a autre chose qui me retourne le cœur quand elle apparaît sous mes yeux. L’indispensable et l’impossible liés. Son visage efface, atténue, ou éloigne le monde qui parfois, dans sa présence insistante, vous empêche d’être.

Parfois, en pleine nuit, je me réveille, j’essaie de me rendormir, mais c’est perdu. C’est comme si quelqu’un était parti, vous n’avez même pas entendu claquer la porte, mais juste après, quelque chose vous a réveillé. La douleur d’avoir été quitté. Aucune science n’y peut rien. Je mets de la musique car c’est l’unique chose qui peut emplir encore l’espace, emplir l’espace sans me gêner. Et puis, l’on se sent moins seul. Je pense à voix haute, j’utilise tous les pronoms à portée (autrement dit, « je parle à toutes les personnes ») pour penser, sans me décider pour aucun. Seul un archer pourrait parler pour moi à ceci près que les archers sont silencieux. Les draps font un bruit assourdissant au moindre mouvement. Mon bras engourdi ne sait plus que faire. Je me sens un bavard repenti et seul au monde. Je foule en pensée les trottoirs sous les réverbères et sous la pluie, des boulevards de porcelaine, toute une partition qui se fêle sous mes pas.
Une tentative désespérée de me rendormir. Je me sonde à l’aveugle, dans l’espoir restreint qu’une phrase, une pensée, une distraction, me soulève un peu. Comment vais-je sortir de ce lit. Dans ces moments-là, c’est une seule question à la fois. Et une pudeur maladive va encore me sauver.
Il n’y a plus de photos, plus ce soleil qui la fait exister de l’autre côté de la terre. Il y a juste cette journée de goudron, qui m’attend, et dont je ne ferai rien.

Ces derniers temps, Cl semble s’obstiner à poster des photos décourageantes, les plus insignifiantes possibles. Peut-être cherche-t-elle, sans le savoir, sans en avoir conscience, à m’éloigner d’elle, ou à me libérer. Un bout de son manteau, le programme imprimé d’un concert, une vue banale de rue sans lumière. Mais je n’en ressens aucune lassitude. Le simple fait de savoir que c’est elle, de lire son nom en bleu au-dessus de la photographie, et bien sûr l’image elle-même, me suffisent.
Plus l’image est pauvre, je me rends compte, sans intérêt précis, plus elle est pieuvre ; j’y accorde une importance inversement proportionnelle, celle d’un attachement inexplicable, allègre, ardent, multiple, en cavale.

Récemment, il m’a semblé qu’elle s’apprêtait à déménager. Son appartement me manque déjà, la vue depuis cette étrange fenêtre en forme d’arc au-dessus de sa rue, d’où j’ai contemplé de lentes vagues de circulation. Je ne sais où elle part, et j’espère que les changements dans sa vie, quels qu’ils soient, ne contribueront pas à 
m’en priver, à m’en éloigner davantage.

Peut-être, qui le sait, va-t-elle se rapprocher de moi, de quelques créneaux horaires.
Je rêve et m’imagine continuer ainsi, loin d’elle et pourtant recueillant toutes les phases de son existence, dans une sorte d’intimité que la distance exacerbe.
Ainsi, à l’autre bout du monde, y a-t-il quelqu’un d’aussi seul que moi, et qui m’importe autant, dont la discrétion est une grande valeur, un trésor dénué de poids, et ma solitude continue d’épouser sa solitude.