2021-0115

Il a beaucoup neigé. Un simple fait météorologique. Mais il s’agit bien sûr de tout autre chose. Devant la fenêtre donnant sur la cour, les toits blancs, la lumière grise et blanche et grise domine tout. Il y a des traces de roues et de pas. Il suffit de la neige pour savoir que quelqu’un est passé. Une femme photographie ses deux enfants dans le blanc en combinaisons de plastique vert brun. La vision directe recule. Encore ces afflux de sensations-souvenirs. J’écris ça pour moi. Cela commence par une rayure, un faible grésillement. Je ne vois essentiellement rien de précis sinon le temps, en une fraction de seconde, le temps que j’ai traversé, cette longue plaine de temps. Qui semble se comprimer comme une fusée. Je ne sais pas décrire ce qui apparaît. Les sensations sont à la fois trop précises et trop vagues. Il ne s’agit en rien de l’affectation d’une métaphore supplémentaire. J’écris ça pour moi. Je ressens vraiment cela, cela passe dans mon buste, cela m’entoure, ça semble partir du ventre plutôt que de la tête. Quelques images apparaissent, mais simplement comme témoignages connexes, illustrations, preuves, balises, bornes, jalons. Apparaissent et s’éloignent. En laissant une petite griffe, une marque sur l’influx nerveux. Je peux reculer dans le temps, même si cela ne dure pas, je peux accéder à d’anciens états. Cette découverte banale comme une splendeur, un accès de fièvres.

2021-0114 — et ce n’est pas très bon signe / das ist mir Wurst

je me fous de l’heure à laquelle je me couche et de celle à laquelle je me lève. Je me fous de la tête que j’ai, de ne pas me raser pendant dix jours, d’être habillé n’importe comment. je me fous de ce pull gris atroce dont les manches semblent s’allonger à chaque lavage, quand je daigne en faire une en me foutant du programme que je choisis. je me fous des annonces des représentants du gouvernement avec leurs têtes stupides d’adolescents tentant de faire croire qu’ils maîtrisent la situation, leurs têtes d’abrutis dans un mauvais fantomas. je me fous de la réunion de télétravail à laquelle je daigne pourtant participer car j’ai besoin d’argent sinon ils verraient comment je me fous. je me fous si à midi je mange une patate crue ou un sandwich de mayonnaise évidemment tube. je me fous de changer mes draps, de lire les statuts facebook. je me fous si ce n’est pas ma marque de cigarettes. je me fous d’écouter toujours le même disque. je me fous d’aérer, de donner des nouvelles, du paysage enneigé, de faire de l’exercice. je me fous de la carte de voeux des voisins, du nouvel emballage des vaches qui rient. je me fous de ce que pensent les gens qui pensent. je me fous du grotesque des points au milieu des mots. je me fous presque de mes souvenirs, si ce n’est qu’ils servent à vivre et à souffrir. je me fous moins du passé que de l’avenir dont personne n’a encore la preuve. je me fous de la date de péremption des crêpes congelées. je me fous si c’est un marron confit et non pas glacé. je me fous d’avoir des crampes en pleine nuit. je me fous des jeunes talents prometteurs, moi qui me fous de n’avoir jamais tenu aucune promesse d’aucune sorte. je me fous de n’avoir aucune chance, je me fous des mètres carrés. je me fous de la qualité du son, je me fous de l’acteur à la con. je me fous du renouveau et de la génération spontanée. je me fous des chiens et de l’eurovision.

2021-0110

une heure, une heure du matin. c’est tout sauf le matin, c’est le noir profond de l’âme. il n’y a des bruits que de compléments. je pourrais presque m’endormir. mais quelque chose me retient, me tire par la manche. un prélude, et ses résonances. c’est-à-dire, des choses qui n’ont que peu à voir entre elles mais qui se rencontrent néanmoins à la faveur de l’obscurité. il y avait quelque chose au bord du coeur. le soleil caressait les peaux pendant que nous marchions autour du parc. tous les jours le même rendez-vous, sans avoir besoin de se le dire. pour tourner autour du parc. en parlant, le plus souvent. en écoutant. des vélos, qui nous dépassent. n’existe pas de plus beaux bruits que les bruits que font les vélos. bruits liquides des feuilles qui bruissent, sans qu’on ait besoin de les regarder. l’attention minimale des pas sur le trottoir. un arrêt, une limonade ou un vin blanc à l’eau gazeuse, pris à la buvette près du musée. près d’un bar qui s’appellerait Plafond. un mythe se construit sans prévenir. vers dix-sept heures de soleil en bascule, quelque chose se dénoue, se défait. la journée encore radieuse, encore en cours en tout cas, est en train de tomber, on se perd. je, on, nous ne reconnaissons plus tout à fait le chemin. pourtant le parc est toujours là, immobile et intimidant. on hésite, on ne sait plus très bien quoi faire. il reste un peu de temps, on pourrait aller au bord du fleuve, regarder les gens oiser. je n’ai pas tellement envie de décider ni que ça finisse en soir, en nuit, je n’ai pas sommeil, j’ai peur et besoin du noir. il me faut quelques notes de piano, une bouteille de liqueur. les heures se sont mélangées, car je ne suis plus personne non plus de très précis. juste moi, toi. au choix. perméable, élastique. la répétition des secondes, qui ne mène jamais à rien, une promesse sans définition précise, qui reste inassouvie. je reviens parfois seul voir le parc de nuit. je ne tourne plus autour, je le traverse. il y a des bruits plus dérangeants. je retiens ma respiration. au milieu du parc de nuit la ville n’existe plus. une sorte de frayeur augmentée pulse, nourrie par le calme. une heure du matin l’heure idéale pour se rejoindre. visages subsidiaires, mains tremblantes.

2021-0109 — acividité

des gens produisent du contenu qui n’a aucune valeur, qui est du néant en puissance, de l’oubli déjà futur, s’extasient entre eux (par petites grappes) d’une accumulation d’images qu’ils appellent photo ou film, de mots sans intérêt. et la technologie ne fait qu’accroitre cette accumulation de clichés. mais à quoi bon dire ça ? chacun dit ce qu’il veut. j’arrête de suite sur cette ligne. je ne fais que m’interrompre. je m’interromps de la médiocrité des autres. en un sens il en va de leur faute. leur nullité se communique et en conséquence je me tais, moi, alors qu’ils continuent leurs barbotages. cauchemar où chacun reproduit l’horrible déjà Giacometti. il faut sans cesse réparer. je lève les yeux et je vois l’immeuble en face, toujours aussi laid et familier, à travers la pellicule de fine grisaille impalpable qui chaque jour se dépose sur la vitre. j’ai mis de la musique. mélange de sons indéterminés, de basse électronique, de piano. peu de notes. et cela ne désire rien dire heureusement. si je pouvais seulement faire ça, faire ça. faire face.
nos jours simplement la recherche d’un normal désormais inatteignable. notes, cafés, repas, repos, travail. musique. brefs messages alternatifs. il faut davantage de sept heures du matin inconstants. mouvement extrêmement lent de l’intérieur qui mène vers un où. vers un j’essaie d’ignorer. je n’aime pas les chiens, je n’aime pas le mois de janvier, alors patience. quand on n’aime pas, tout est nivelé, ce n’est pas super intéressant. alors se taire encore une fois. comme si à chaque impulsion correspondait un silence, supérieur. alors pourquoi pas d’ailleurs. en quelques secondes parfois, une chanson newwave brasse tous nos souvenirs, toutes nos impressions. je crois de moins en moins aux secrets tout en les cherchant avec plus d’avidité.

— not even a diary / 2019-0522


« C’est lié à l’amour », prononce une phrase dans ma tête, sans que je sache qui parle et de quoi. Peut-être un double dans le double-fond de mon être, dans la backroom ou le boudoir de mon âme. En même temps, mais de très loin, à peine perceptible, j’entends un bip, bip, bip, répétitif, et je suis incapable de déterminer s’il vient du même endroit ou simplement de derrière la fenêtre. Mais s’il vient de derrière la fenêtre, comment peut-il percer et s’imposer malgré l’énorme bruit des travaux de ma rue, qui depuis aujourd’hui semblent avoir lieu même la nuit, puisque nous sommes bien la nuit, n’est-ce pas ? Il est vrai que ce n’est pas sûr, dans la mesure où je n’ai pas ouvert les rideaux pour vérifier. Je me fiais simplement à tort ou à raison, à l’horloge interne. Mais j’ai hâte de l’épisode suivant, car j’ai bien envie de savoir ce qui est lié à l’amour. L’expérience incontrolable de la vie est liée à l’amour, mais je ne sais pas trop ce que ça veut dire. L’impossibilité d’aider quelqu’un qu’on voudrait aider / qui aurait besoin d’être aidé, c’est lié à l’amour, mais d’une façon contrariée ; plus j’y pense et plus je trouve de choses liées à l’amour en même temps qu’un désert.

Mandrake Modiano — not even a diary / 2019-0521


Le système automatisé de dépêches par télépathie m’informe qu’un nouveau livre de Patrick Modiano va être publié. Son titre est étonnant et beau, et se rapporte un peu à une histoire qu’on m’a racontée il y a déjà longtemps. Quand je pense à Patrick Modiano, un nuage entier de mots, d’images et même de sons vient instantanément s’agréger dans ma rêverie. Mais il y a une anecdote que je chéris plus que tout, tout à fait concrète pour le coup ; elle m’avait été rapportée par une (plus ou moins) proche de la famille : si je me souviens bien du récit qu’elle m’avait fait, l’écrivain traçait, chaque jour, une ligne sur une page blanche, et le travail d’écriture consistait à écrire jusqu’à la ligne matérialisée. Une fois qu’elle était atteinte, le travail du roman était fini pour la journée, et ce jusqu’au lendemain, où tout recommençait. Je n’ai d’ailleurs pas besoin de P.M. pour penser à cette ligne, j’ai toujours pensé très souvent à cette ligne, cette ligne m’attire, me fascine, je la comprends tout autant qu’elle me fascine par son vertige familier.

Certains jours, fréquemment, je me demande comment était la veille. Alors je saisis mon téléphone, et je regarde les photos qui y ont été enregistrées. S’il n’y en a aucune datée de la veille, je ne suis plus très sûr que la journée ait bien eu lieu. Je m’efforce de rassembler les souvenirs, je suis foutu d’aller chercher une trace de cette journée de la veille dans un extrait bancaire, un sms déjà enfoui sous la pile des messages ou des silences. Mais à quoi bon ; la plupart du temps tout était déjà dit dans les juke-boxes.

Un des meilleurs trucs à Paris : quand il est après deux heures du matin et que le chauffeur de taxi écoute TSF Jazz. On pourrait rouler des heures dans la ville ; on ne veut finalement plus rentrer chez soi.

Rêve et pratique d’écriture médiumnique. Je laisse le soir passer. Je laisse le temps me dépasser, complètement et contemplatio. J’oublie tout ce que je sais. Je laisse mon attention se défocaliser vers l’extérieur, sur un événement quelconque, fantasme rythmique et cycle d’évasions. La peau se détend. Nous n’avons plus besoin de parler ni de regarder, je peux laisser la main à Mandrake.

Mandrake

noblesse oblige foutraque / 2019-0519


Une bonne manière de faire les choses est de les faire parce qu’il faut les faire, parce que c’est comme ça. Je suis obligé. Je suis votre obligé, enfin mon propre obligé (il y a une vieille expression qui me revient mais elle est repartie, et c’est pour ça que je l’aime). C’est une forme de politesse envers soi-même. Je suis convaincu que la politesse, c’est complètement subversif, complètement musique électronique (je me comprends c’est l’essentiel), et ignoré de partout. J’en suis tout ce qu’il est possible d’en être. De la même manière je peux écrire n’importe quoi, ici, je suis totalement déresponsabilisé, cela n’a aucune incidence sur rien, cette liberté totale est grisante. Parfois paralysante aussi. Parfois et par contre, j’enfonce le clou ; je remets un peu trop les chansons. Je n’ai pas l’air du sale gosse de souterrain que d’une certaine manière je suis pourtant. D’ailleurs, il est un peu n’importe quelle heure, nous sommes un peu n’importe quel jour, je mange un peu n’importe quoi (ad lib). Je ne donne mon avis sur rien, pour les simples et bonnes raisons qu’on ne me le demande pas, et que je ne le retrouve pas dans le fouillis. Je regarde les emballements divers avec une indifférence dingue. Tout se passe au mieux dans l’appel du blanc. Bon je confesse une tendance un peu trop appuyée au multitasking, c’est un peu ça le sucre. Il faut que je fasse une détox. Je n’aime pas Giacometti, Beckett m’ennuie, je préfère Alain Delon dans Le Samouraï qui est un de mes cinq films préférés*. Tout le monde s’en fiche et j’en suis heureux, je m’en remplis un verre à moitié plein. Je suis quand même en colère que France 3 ait viré le Cinéma de minuit, là je trouve ça scandaleux, de faire un trou dans les dimanches comme ça, ça vraiment ça passe pas. Et qu’on le regarde ou pas, ou que ce soit maintenant le lundi (quelle idée vaseuse), c’est pas le problème. C’est un outrage aux dimanches. Là je veux bien signer une pétition. Il y a d’autres trucs qui m’énervent mais je les garde pour plus tard, je tiens à rester poli. C’est ma propre cathédrale que je construis, tant pis si elle est bancale et incomplète (quelqu’un a secoué la boîte d’amulettes). Je sais bien, oui, que ce n’est pas « très sérieux », pas « assez sérieux », pas suffisamment, pas assez Revues et Coteries, je suis le premier à en souffrir les conséquences, mais que faire. Les chiffres sont mauvais comme le temps. Fra Angelico, Jef Costello, veillez sur moi.


*j’ai même fait la traversée de l’immeuble, faudra que je raconte.