— not even a diary / 2019-0522


« C’est lié à l’amour », prononce une phrase dans ma tête, sans que je sache qui parle et de quoi. Peut-être un double dans le double-fond de mon être, dans la backroom ou le boudoir de mon âme. En même temps, mais de très loin, à peine perceptible, j’entends un bip, bip, bip, répétitif, et je suis incapable de déterminer s’il vient du même endroit ou simplement de derrière la fenêtre. Mais s’il vient de derrière la fenêtre, comment peut-il percer et s’imposer malgré l’énorme bruit des travaux de ma rue, qui depuis aujourd’hui semblent avoir lieu même la nuit, puisque nous sommes bien la nuit, n’est-ce pas ? Il est vrai que ce n’est pas sûr, dans la mesure où je n’ai pas ouvert les rideaux pour vérifier. Je me fiais simplement à tort ou à raison, à l’horloge interne. Mais j’ai hâte de l’épisode suivant, car j’ai bien envie de savoir ce qui est lié à l’amour. L’expérience incontrolable de la vie est liée à l’amour, mais je ne sais pas trop ce que ça veut dire. L’impossibilité d’aider quelqu’un qu’on voudrait aider / qui aurait besoin d’être aidé, c’est lié à l’amour, mais d’une façon contrariée ; plus j’y pense et plus je trouve de choses liées à l’amour en même temps qu’un désert.

Mandrake Modiano — not even a diary / 2019-0521


Le système automatisé de dépêches par télépathie m’informe qu’un nouveau livre de Patrick Modiano va être publié. Son titre est étonnant et beau, et se rapporte un peu à une histoire qu’on m’a racontée il y a déjà longtemps. Quand je pense à Patrick Modiano, un nuage entier de mots, d’images et même de sons vient instantanément s’agréger dans ma rêverie. Mais il y a une anecdote que je chéris plus que tout, tout à fait concrète pour le coup ; elle m’avait été rapportée par une (plus ou moins) proche de la famille : si je me souviens bien du récit qu’elle m’avait fait, l’écrivain traçait, chaque jour, une ligne sur une page blanche, et le travail d’écriture consistait à écrire jusqu’à la ligne matérialisée. Une fois qu’elle était atteinte, le travail du roman était fini pour la journée, et ce jusqu’au lendemain, où tout recommençait. Je n’ai d’ailleurs pas besoin de P.M. pour penser à cette ligne, j’ai toujours pensé très souvent à cette ligne, cette ligne m’attire, me fascine, je la comprends tout autant qu’elle me fascine par son vertige familier.

Certains jours, fréquemment, je me demande comment était la veille. Alors je saisis mon téléphone, et je regarde les photos qui y ont été enregistrées. S’il n’y en a aucune datée de la veille, je ne suis plus très sûr que la journée ait bien eu lieu. Je m’efforce de rassembler les souvenirs, je suis foutu d’aller chercher une trace de cette journée de la veille dans un extrait bancaire, un sms déjà enfoui sous la pile des messages ou des silences. Mais à quoi bon ; la plupart du temps tout était déjà dit dans les juke-boxes.

Un des meilleurs trucs à Paris : quand il est après deux heures du matin et que le chauffeur de taxi écoute TSF Jazz. On pourrait rouler des heures dans la ville ; on ne veut finalement plus rentrer chez soi.

Rêve et pratique d’écriture médiumnique. Je laisse le soir passer. Je laisse le temps me dépasser, complètement et contemplatio. J’oublie tout ce que je sais. Je laisse mon attention se défocaliser vers l’extérieur, sur un événement quelconque, fantasme rythmique et cycle d’évasions. La peau se détend. Nous n’avons plus besoin de parler ni de regarder, je peux laisser la main à Mandrake.

Mandrake

noblesse oblige foutraque / 2019-0519


Une bonne manière de faire les choses est de les faire parce qu’il faut les faire, parce que c’est comme ça. Je suis obligé. Je suis votre obligé, enfin mon propre obligé (il y a une vieille expression qui me revient mais elle est repartie, et c’est pour ça que je l’aime). C’est une forme de politesse envers soi-même. Je suis convaincu que la politesse, c’est complètement subversif, complètement musique électronique (je me comprends c’est l’essentiel), et ignoré de partout. J’en suis tout ce qu’il est possible d’en être. De la même manière je peux écrire n’importe quoi, ici, je suis totalement déresponsabilisé, cela n’a aucune incidence sur rien, cette liberté totale est grisante. Parfois paralysante aussi. Parfois et par contre, j’enfonce le clou ; je remets un peu trop les chansons. Je n’ai pas l’air du sale gosse de souterrain que d’une certaine manière je suis pourtant. D’ailleurs, il est un peu n’importe quelle heure, nous sommes un peu n’importe quel jour, je mange un peu n’importe quoi (ad lib). Je ne donne mon avis sur rien, pour les simples et bonnes raisons qu’on ne me le demande pas, et que je ne le retrouve pas dans le fouillis. Je regarde les emballements divers avec une indifférence dingue. Tout se passe au mieux dans l’appel du blanc. Bon je confesse une tendance un peu trop appuyée au multitasking, c’est un peu ça le sucre. Il faut que je fasse une détox. Je n’aime pas Giacometti, Beckett m’ennuie, je préfère Alain Delon dans Le Samouraï qui est un de mes cinq films préférés*. Tout le monde s’en fiche et j’en suis heureux, je m’en remplis un verre à moitié plein. Je suis quand même en colère que France 3 ait viré le Cinéma de minuit, là je trouve ça scandaleux, de faire un trou dans les dimanches comme ça, ça vraiment ça passe pas. Et qu’on le regarde ou pas, ou que ce soit maintenant le lundi (quelle idée vaseuse), c’est pas le problème. C’est un outrage aux dimanches. Là je veux bien signer une pétition. Il y a d’autres trucs qui m’énervent mais je les garde pour plus tard, je tiens à rester poli. C’est ma propre cathédrale que je construis, tant pis si elle est bancale et incomplète (quelqu’un a secoué la boîte d’amulettes). Je sais bien, oui, que ce n’est pas « très sérieux », pas « assez sérieux », pas suffisamment, pas assez Revues et Coteries, je suis le premier à en souffrir les conséquences, mais que faire. Les chiffres sont mauvais comme le temps. Fra Angelico, Jef Costello, veillez sur moi.


*j’ai même fait la traversée de l’immeuble, faudra que je raconte.

— not even a diary / 2019-0517


Je marche boulevard Brune les mains dans les poches. Il y a un air, une lumière qui vous fait sentir ailleurs, à une autre époque de votre passé. Je croise le chemin d’un petit garçon au sac à dos entrouvert. Il semble fasciné par une sorte de tuyau qui sort d’un mur, à sa hauteur, un genre de vanne avec un volant pour l’ouvrir. Il la regarde, la touche sans oser la maœuvrer. Comme lui, je me demande à quoi elle peut bien servir, ce qui pourrait en sortir si on tournait le volant rouge vif. Il a l’air à la fois ici, très concentré, et un peu ailleurs. Puis il regarde autour de lui, par à-coups, à des zones très localisées qui ont l’air de se situer autour de mes jambes­ ; je me retourne sur moi-même, regarde aux mêmes endroits que lui pour essayer de comprendre, mais je ne comprends pas. Il a l’air de voir des choses que je ne vois pas.

Quelques heures plus tôt, nous nous demandions si des gens allaient encore aux Bains Douches. À cette évocation, j’ai revu, sans rien en dire, une grande salle sombre, un défilé de mode sur une plateforme, des personnes aux visages enfouis, j’ai senti à nouveau la pression des basses profondes reprendre son ampleur autour de nos respirations.

J’écoute, pour la millième fois, F., de C.B. Ce titre est comme un diamant qui se taille lui-même.

Plus tard dans la nuit, à la fin de ma course, le taxi sort de la voiture en même temps que moi ; nous bavardons cinq minutes sur le trottoir, il est environ une heure du matin. Il me dit, deux fois, il me dit deux fois qu’il est allé mangé chez sa mère, à Montreuil. J’ai l’impression qu’il y a passé une bonne soirée.
Simples histoires de Paris, chaque jour, chaque nuit, mille fois par vie.

De temps en temps, je tape le mot “littérature” dans le moteur de recherche, pour voir ce que ça donne.

Il est très tard. Je ne me suis pas couché. La nuit devient bleue.


trop court. trop bizarre. on ne comprend pas. ça n’intéresse personne. un peu confus. triste, déprimant, mélancolique, léthargique. pas mal. pas.
pas de réaction particulière.

inoccupé désormais


je n’avais pas envie d’écrire. je n’y arrivais pas. je n’essayais même pas. les journées se déduisaient de tout ce que je n’écrivais pas. écouter de la musique électronique pendant des heures. comme ces yaourts glacés que j’avale en pleine nuit. un son après l’autre. c’est tellement concret. il y en a pour chaque moment. cela s’accorde parfaitement à chaque moment, à chaque version de mon visage. pourquoi il y a tellement de bonne musique, et si peu de bons films. cette question me taraude. pas de discours, pas de démonstration. je vais à une terrasse de café, j’en ai deux ou trois préférées, et je regarde. je me repose des questionnements, je les remplace par l’observation distraite et flottante. les pigeons chassent les moineaux. je remarque une cabine, une dernière cabine téléphonique. inoccupée désormais. je suis peut-être seul, à la voir. elle a cet air morose des boulevards. vers lesquels je me précipite. chez moi la tristesse est cachée. je ne savais pas, je viens de comprendre. une amie l’autre jour me disait que je n’allais pas bien. je m’interrogeai, je ravalais ma salive, je ne savais pas, je n’avais pas remarqué. je regarde trop les autres, sans doute. chez moi la tristesse est cachée. elle prend une apparence banale, elle est presque invisible. je ne la remarque pas pendant qu’elle me colonise. des phares. des carrefours. la nuit je regarde les phares. je regarde les boitiers lumineux verts et rouges des taxis parisiens. pourrais-je aussi rentrer tard bientôt ? je mets un blouson comme si j’allais sortir. j’hésite, je croise ma silhouette dans l’entrée. Ah, tu sors ? Tu dors ici, tu rentres ? Un je fatigué s’apprête à claquer la porte, sonore. c’est tout un film, dans ce bruit. j’enfile un film, qui ne m’ira pas. je me déshabille, je me change je recommence. plaisir des situations. c’est sans doute un peu grotesque. quand je pense à tous ces problèmes, bien réels, je plaide coupable en riant. je me couche, je bluffe. ma blessure sous l’oeil se résorbe. on voit de nouveau ma cicatrice. elle me manquait dans son losange. je me sentais défiguré et puis j’avais mal ça brûlait, l’oeil sec. et maintenant je suis fatigué comme un glaçon dans le whisky. je me regarde, dans le verre. tout cela m’est égal à moi-même. mais tendresse pour les chasseurs de rêves.

comment où la vie le quinze août


comment où la vie le quinze août. le matin est à la renverse. c’est avant que tout ne re-bascule. le jour à une odeur, une odeur inverse. je suis seul. l’abandon agréable. nous sommes à la limite de cette très courte période de la ville où le silence est la loi. le silence de ces jours est scellé par une très légère rumeur qui le fait ressortir : celle d’une voiture qui roule en ligne. c’est une seule voiture, c’est un souffle de vent. la lumière est blanche, elle se pare d’or en toute fin de journée où elle va poser ses découpures sur les façades. si on sort on passe à côté de tout. je sors à la recherche d’une odeur d’essence. les vitres restent fermées. les boutiques ont des excuses à leurs portes ; on entend des bruits qu’habituellement on ne remarque pas. un bruit de caisse enregistreuse, un bruit de sabot, de scie circulaire. certains cherchent des amants avec toutes les peines du monde. ils ont ce besoin de crier par la nuit. parfois il ne reste que le désespoir, qui se promène, sans bruit, qui traque l’ombre autour du parc. c’est un peu le jour de ma naissance. c’est le jour où l’on aimerait être ailleurs. partout ailleurs le monde est bruyant, le monde est vacarme comme il se doit de l’être. ne soyez pas fous, ne soyez pas malades. observez tranquillement vos membres, laissez les tempéraments s’épancher à leur aise, sombrer vos évidences, s’évider les obscurités. la chaleur est bientôt passée. les vagues s’éloignent et vous pensez déjà quel dommage, les regrets vous étreignent déjà, toujours plus forts que tout avec leurs grands filets de pêche. je peux me passer du je, lui laisser un peu de laisse, lui lacher du lest. il n’est pas de grande utilité. c’est la saint-nostalgie : un mot dit dans la tête, une bribe de souvenir peut vous écorcher l’âme. c’est la petite existence qui prend toute sa grandeur. le destin du moindre. tant de lumière fait ressortir les spectres. je sens que je pourrais creuser, et découvrir quelque chose en moi. un monde, une porte qui n’était pas faite pour s’ouvrir. derrière laquelle un pantin qui m’attend depuis des années, qui ne fait que sourire, qui ne fait que souffrir.

Procès-Verbal


je dois me forcer un peu. il faut cela pour recommencer. recommencer, quel mot terrible, et discret. un mot de soif. je dois sonner à la porte, sonner encore, resonner ; jusqu’à ce que l’on m’ouvre, que la porte s’entrouvre. il n’y a personne derrière, c’est simplement l’insistance à moi-même qui provoque ce léger déclic, de bruit de bois qu’on pousse, ce basculement dans l’immédiat du buste. cela fait quelques jours que ne faisant rien, après ces deux semaines d’absence, absence de Paris, absence à moi-même pour le dit travail (évaporation de soi, de l’essentiel, acceptation sans crise, alors qu’il faudrait hurler au scandale), cela fait donc quelques jours que je sens, en ne faisant rien qu’un peu de musique balbutiante, que je sens dans mon corps, quelque part dans les bras, autour du torse, que « ça va revenir », sans certitude, plutôt une crainte, crainte que ce sentiment de « ça va revenir » soit une illusion, et que « ça ne revienne pas », que ça s’éloigne à nouveau, que la porte ne se referme sur moi. bien sûr menace de partout aussi la peur de s’y mettre, de n’être pas à la hauteur (de quoi, de qui ?, stupeur), l’énorme effort que cela demande. absence de forces. mais la porte s’entrouvre et je mets le pied pour tenter de la maintenir ouverte, comme un représentant, mais qui n’aurait rien à vendre, qui voudrait juste regarder, par pure curiosité, le visage de celui qui lui a ouvert peut-être par mégarde, par erreur, par inattention. je n’ai aucune idée de qui m’ouvre (« qui va là ? »), le visage reste dans l’ombre, le visage s’escamote, c’est le principe fondamental du visage, comme dans une peinture de peut-être Hélion, Klee, ces grands mystérieux banals, créateurs de formes à partir d’hommes sans histoires. le visage reste dans l’ombre heureuse ; je reste devant la porte entrouverte, cette sensation que ça va revenir tourne autour de mes bras comme un bijou qui s’enroulerait lentement, c’est cette lanière d’or qui va me forcer à écrire, je contemple le vide sans penser à rien, je me fouette et me reproche d’écrire l’inconsistance, c’est un texte comme un flan dans une vitrine réfrigérée de restaurant que personne ne mange jamais, j’écris ce texte qui n’est pas fait pour être lu, il est fait juste pour l’écrire, pour attester de mon existence hors du monde. hors du monde du travail, des sirènes, des photocopieuses. le pensée m’effleure que le texte idéal n’est pas fait pour être lu, il a une toute autre fonction : c’est le mode d’emploi de moi-même. je l’écris à mesure dans une traduction approximative, il a un rapport technique avec l’opérationnel, les mouvements près du corps, la motricité minimale qui atteste de la vie, comme ces petits miroirs qu’on approche d’un homme, d’une bouche, pour en faire apparaître quelques instants à la surface le souffle vital, une buée menue. parfois les textes sont des bouées à soi-même autour de son propre corps, ou bien des parures, l’enregistrement de cinq secondes de souffle, un parasite dans le grand bruit. une manœuvre de l’inattention. je crée ce dépôt. qui ne me rapporte rien d’autre simplement que l’existence, une attestation de présence.