à rebours l’air de rien


je ne sais plus comment faire, il faudrait que j’aille à rebours, pour remplir ces pages. les remplir de passé, car j’en ai en stock. maigre trésor qui n’intéresse que moi brièvement et encore puisque ce n’est pas si difficile mais j’ai toujours autre chose à faire, marcher par exemple sur le rebord qui mène d’aujourd’hui à demain. ou alors une chanson me détourne ce qui n’est pas la pire des choses. j’écoute attentivement les autres en perdant la trace de mes pensées. vers ma destinée. un titre un peu grave drama. j’écoute un accent italien dans une recette de cuisine. les carcasses sont fracassées pour faire une poudre rouge qui sera saupoudrée juste avant la dégustation. je bouge un peu car j’ai mal au dos, j’abandonne toute velléité d’expression ma voix est voilée. remarque que cela crée un effet un peu opératique. je prends le combiné pour occuper un peu la ligne. tiens lui, elle, ça fait longtemps. fait-il encore partie des gens infréquentables. ça sonne de l’autre côté. je dérange un spectre au moins, dans l’intervalle. je ne sais pas quoi dire à ces amis dont on doute. j’ai envie de dire, « retrouve moi sous l’escalier ». il en est de vieux désirs comme de la poussière qu’on secoue. sous l’escalier où je t’ai embrassée. mais dès que je serre entre mes bras, il y a comme un vacuum. nous voilà à nous reparler comme quinze ans en arrière. ne te penche pas trop. comme de vieux amis, sur une banquette, en contrebande. allons dîner, tu n’as pas changé. j’ai comme une envie de pleurer, pendant le blanc, comme on se regarde. on pense la même chose triste et belle. rattraper quelque chose au vol, un bout de temps. notre viande refroidit.
il faut que je fasse tout cet à rebours l’air de rien, oui.

Weigen Klagen Sorgen Zagen


weigen, klagen, sorgen, zagen. tu ouvres les yeux au matin trop vite sur le plafond qui déjà t’écrase ou t’aveugle. les yeux s’ouvrent d’un coup trop mécaniques. signes d’usure. déjà tu sens ton dos, tes membres, qui renâclent. cette chaleur de pierre qu’est devenu ton corps à l’absence. chaque matin tu ne te décides pas. c’est une première feuille de refus que tu signes sans la lire. vas-tu te lever. vas-tu rester à contempler le plafond comme s’il était ton dieu définitif. la lumière te délivre quelques messages du dehors, que tu ne veux pas entendre. elle va à la rencontre de ton visage presque à le caresser. c’est comme une créature peu pressée, qui veut bien envelopper ton visage de douceur, lointains présages d’une araignée qui se résigne.
quand tu ouvres ces yeux d’un coup chaque matin, il y a d’abord un souvenir aléatoire qui te recouvre l’esprit. comme si tu n’étais pas toi-même mais celui d’un autre temps, celui de l’enfance ou de l’adolescence, pendant quelques secondes qui te dupent. tu crois revivre tes dix-sept ans, intacts de leurs mystères. mais la boîte à souvenirs se referme en claquant. tout comme dehors se referment les top-cases des deux roues sur les déjeuners qu’on livre, cruellement déjà refroidis.

trop tard animal


Je me prends comme ça au milieu de la nuit. Sans filtre, animal. J’ai sommeil. Mais j’aime travailler avec la fatigue, j’en ai besoin. Tournent disques d’illusions en tête, une sorte d’euphorie tranquille où je suis debout, chez moi à conspirer. Nous sommes des machines compliquées qui pouvons aimer Bataille et les chocolats glacés. Alors qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on dit ; c’est sans importances. Je me répète et ça ne dérange personne. Je pense à cette fille dont les veines étaient des histoires d’amour à suivre, des lignes de télépathie. J’ai eu envie de les caresser, de les frôler tout d’abord en la regardant dans les yeux, à l’endormir. Paupières sur le noir. Domaine interdit. Je pense à la fille des intuitions. Elles ne se contredisent pas à la fleur de mon âme. Notre histoire sera une histoire de gestes. Notre capacité à taire, à figer l’obscur fond de nos pensées. Ne bouger plus jamais. Mais je regarde le plancher, seul chez moi désormais au lendemain, et je sais que c’est impossible. Et dur comme de la pierre de jardin, de son éclat. Elle a cessé de croire depuis bien longtemps avant de me reconnaître. Il n’y a plus de soufre. Comment vais-je maintenant. Je la revois sur fond de cuir orange de la banquette du café. Les veines. La main repliée. Nous parlons des détails. Nos obsessions. Je peine à retrouver son parfum j’ai oublié le code. Il y a une tristesse qui rode, pire que la mort. C’est vraiment fichu déchirant. Doigts défaits. Il faut que je me débranche de sa pensée à elle. Je lui parle, je la regarde, elle ose parfois sourire, et je dois faire en même temps comme si elle n’existera pas. Pourtant son nez de profil qu’elle veut que je regarde, qui découvre mes défiances. Je n’avais rien prévu aucune sécurité contre ses confidences, l’appel au secours des battements involontaires de ses cils pourtant sévères. Quand donc finira par se matérialiser une présence au lieu de ces images. Mes bras vont-ils enfin servir à quelque chose ? Il faudrait inventer une nouvelle saison.

Tout à coup, je me remue. Une idée m’a traversé. La certitude qu’ailleurs, dans son appartement, elle a pensé à tout cela aussi. Probablement sur le carrelage de sa cuisine debout. Je ne veux pas l’abandonner sur cette banquette comme elle m’enjoint à le faire. Si je pars, elle se dilue instantanément, dans le gin ou dans les miroirs, les grands miroirs qui invitent au silence. Nous sommes ensemble une manufacture de secousses, une machine à ne jamais dormir. Nous constituons ensemble le reste de la division. Elle sait que je sais qu’elle sait, c’est peut-être la seule manière de continuer. Il suffira de tenir jusqu’au quart d’heure des baisers, qui se situe habituellement aux alentours des quatre heures du matin. Me fera-t-elle un café ? Non, probablement jamais même si je passais une vie entière chez elle, enfin avec elle. Quel regret cette simple tasse à laquelle tendre la main sans un mot. Mais elle me fera des histoires, des histoires irremplaçables sous des lumières et des fatigues bien à elle et à ses coups de talons. Elle me fera la gueule, vaporisée, chimique. Avec son prénom de médication auquel elle feint de ne pas répondre par commodité passagère d’être une autre, un oiseau. Or la cage, c’est moi, c’est moi qui la trimballe d’appartement en appartement, sous les yeux affligés des trop tard, des lunes irresponsables.

*Ce texte a été écrit pour le site Les Cosaques des Frontières sur lequel il est paru à l’origine. 

calque


alors, attendre la dernière minute. l’être nu. quand il n’y a plus rien à faire et que dormir non. trop inquiétant. et il y a encore un espoir. quelques bribes. l’espoir que quelque chose arrive, même minimal. sauvé de peu. une sorte d’apaisement, de douceur sortie on ne sait d’où, de la nuit la plus profonde, quand je ne l’attendais plus, revêtue d’un drap d’ombre. tu remontes le grand entonnoir. le déploiement des époques, simultanément présentes à mon esprit à ce moment-là.
le grand calque comme je l’appelle. alors, ce n’est plus seulement le petit appartement, la petite vie. je peux sortir de tout, ce ne sont plus seulement des voitures qui passent, c’est un monde dessous mes doigts. deux voix chuchotées peuvent suffire à faire un grand récit. quant à savoir les écouter, là est la question. quand les regards ont fui, l’abstraction se métamorphose en situation, en récit. c’est ça un roman. la simple hypothèse, la possibilité d’une situation, d’une histoire, avec ou sans fin. sans tirer la couverture à elle, sans s’imposer. je suis du côté des touristes métaphysiques, les immobiles qui vont très loin. grandes facultés liquides. je pense à cette femme croisée, elle avait sur ses ongles peints en rouge la figure du carreau et ses talons faisaient battre la rue et toutes les veines.

The Man With The X-Ray Eyes


viens à moi avec des yeux tendus de mille feux. je me cogne à tes nuages durs. pas toujours besoin de parler ou alors en paroles de chansons dark. plutôt regarder que parler. parler à l’intérieur, des dialogues humides. il y a ce grand carré de clarté derrière les barres de plein air qui fait de simples silhouettes des figures de serments. l’œil en est presque brûlé de désir, saisi par une inconstance. certains s’adressent à moi dans une langue qui m’ignore. j’entre et je sors des ellipses de lumière. inutile de trier les yeux de poupées. on peut aller encore plus loin, planète mutique, cou clair de bakélite, phrases d’électricité statique qui traversent d’un index l’étendue des significations.
j’aime les formules inconscientes qu’on trouve un peu partout au détour des pages non nobles, nos lieux communs.
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cet article est une ébauche concernant les lépidoptères
ces formules jamais prononcées par personne et qui pourtant font partie de chacune de nos existences, de nos libertés conditionnelles.
voilà, on commence comme ça par-dessus l’épaule et on rejoint sans l’avoir prévu un recoin caché où l’on savait quelque chose sans le savoir.

i god a dog


girl : crying : elle pleure : sanglots.
un chien. cadeau. sept ans. qu’elle en rêve. elle a un chien. sur ses genoux. présent. elle embrasse le chien dans les larmes avant même de le regarder. avant de le nommer. wasabi. elle savait déjà le nom. un chien. was a bi. girl crying un chien wasabi. elle le nomme et l’embrasse. en même temps. le chien la lèche. la figure. sept ans. qu’il attendait. une petite fille. girl crying. figure de fille qui pleure figure de chien qui lèche. sept ans de sanglots. sept ans de sans chien. shorts genoux canapé mère. la mère lui secoue les cheveux jaunes. arrête de pleurer. ton chien tu pleures. il est à toi. elle crie un chien un chien (quelle horreur). crazy sur le t-shirt. pleure rose sanglote. le chien et les larmes lui mangent le visage. i got a dog / i god a dog. i’m so happy crying. s’il vous plaît, dites-moi que ce n’est pas un rêve.

vanité


Il paraît que je ne peux plus écrire une phrase entière. Comment ça il paraît, je ne sais pas, c’est une sensation, une crainte, criante. Je ne sais pas qui m’a instillé ça dans le cerveau, mais un matin j’avais cette pensée à l’esprit. Depuis je n’ose pas m’asseoir à mon bureau, j’évite de croiser le regard de mon ordinateur. Je sais très bien ce qu’il pense, que je me défile, et il a raison. Dans ma tête je n’ai que des parcelles de location, des demi-teintes, des écroulements.
Il n’y a personne pour me distraire, personne ne me téléphone. J’écoute des disques les uns derrière les autres, il n’y a même rien à faire, la musique ne s’arrête jamais. Je répète les mêmes gestes mais j’aimerais des gestes nouveaux. Par la fenêtre rien. Les gens sont en vacances. En vie quelque part ailleurs. Malgré les sirènes diverses qui continuent de passer sous ma fenêtre. Je remplis mon temps d’évitement. Mais depuis ce fameux matin je n’ai plus essayé de taper des lignes, et je sens que quelque chose se perd, s’enfonce, que sais-je, m’encrasse. Des portions, des quarts de phrases qui se télescopent en silence, en se regardant derrière les vitres d’un bus. Mon bras s’engourdit d’une fièvre à rebours. Je saisis mon téléphone, dans la tentation d’appeler quelqu’un. Mais je sais que je ne ferais que déranger, ce que je préfère éviter. Pour conserver l’espoir que ce ne soit pas le cas. Alors j’y joue plutôt à un jeu métaphysique, ou je lis les gens se parler et s’insulter et se mépriser ici et là.
Depuis le sommeil j’entends parfois une sorte d’appel, d’appel d’air, venu je ne sais d’où. L’intérieur de quelque chose ou de quelqu’un qui se communique à moi par mon ventre. Ou bien d’un autre appartement vide, à mon appartement presque vide si ce n’est moi. Cet appel me réveille faiblement, mais trop faiblement et mon corps n’est alors pas suffisamment entraîné vers le conscient, et retombe dans l’éther. Il en reste un goût que j’ai appris à reconnaître une fois que je suis réveillé, plutôt un arrière-goût de fatigue, de mensonge poivré. Un air de chez soi chassé. Assis au bord du lit comme tous les cons, les mangeurs de tomate, les décideurs de rien.
Alors je me fais expulser de ma tête. Je n’ai qu’à m’asseoir et à me laisser aller vers l’arrière, bien calé au fond du fauteuil. Une amplification du silence me branche à un dieu quelconque qui passe par là. Je deviens un manteau prêté sur gages, une vanité d’occasion, un courage d’emprunt.