poem user: unknown


idiot i don’t
want anything anymore
at least
just play with the two hundred
eng. words i learned on
babbel
that’s magnifying
the reflected life
the empty room
and the blurry kitchen
sink

my curtains are closed
as the comments

i can just hear the rain falling on
the imaginary trenches
my inner library is bleeding
as i lay
as the abandoned
bitten sandwich

these days days are
everything electronic
days of second hand
somewhat recoverable
btw i need a new table
please be plastic
because i love this word
and i need to put things (and my spirit) down
for example
the last items i bought
for making drawing music
contradict the octopus
and signature nightmares

all of that is a new language
smart, concrete
blocks built
anonymous
i dont even know if it needs to mean something
i need to break lines
what I usually hate to do
but suddenly when tearing sentences
new forms appears
so it’s not to divide but to approach

i almost clicked
i am saved
last time i spoke eng. i was in pol(and)
in quest of love
but i failed but i tripped i stutter
found bitter winter

i used to seat in cafeterias
ordering incomprehensible cakes
half hopeless half enamoured
but totally lost
my approximate heart mistranslated

ordinary when i’m sad
i just mute, remain silent
and buy polypropylene cases
at muji’s

but there wasn’t in pol.
only churches empty museums
and that terrifying place
and ghosts everywhere
and me walking in cold streets
with my tiny history
being more and more little
for non-staring eyes

since then
i kept these habits
murmur in shopping malls
buy cheap bouquets of flowers
to offer to anyone

and i rush calmly through the emergency exit

des voix pleuvent


je réfléchis. je me souviens de combien de voix. énormément. je suis très marqué par les voix. probablement car la mienne a tant de mal à sortir. je me souviens beaucoup des voix de fiction. j’ai souvent dans l’oreille celles des personnages de certains films chers, films qui me sont comme des familiers. c’est un bruit de fond qui me traduit le monde. c’est très proche d’un murmure, c’est à la limite de l’audible, de la perception ; il n’y a que moi qui peux l’entendre.
je me souviens bien de la voix d’E., de P. de tant d’autres.
mais si je remonte à l’adolescence ? oui j’en entends encore. je fais cet exercice. je peux les entendre, mais je ne sais pas ce qu’elles disent exactement.
certaines personnes peuvent me manquer par leur voix. et je peux prendre un plaisir violent à en entendre certaines.
il y a cette voix, qui déshabille.
je suis frappé par le fait que certaines voix ressortent tellement : je suis chez moi, il y a le bruit de la rue, et elles me parviennent pourtant comme si j’étais à côté.
dans la même idée, je peux être tout à fait dérangé par certaines voix (voisins, rue) même si je ne comprends pas ce qu’elles disent, alors que d’autres me seraient indifférentes.
et il y a les voix de doublage, aussi. je connais (et reconnais immanquablement) une voix de doublage, de télévision, que j’aime depuis toujours. je ne connais pas son visage, mais je connais son nom. l’entendre provoque en moi un sentiment particulier, de nostalgie. c’est presque une souffrance, et tout à la fois une consolation. rien que l’idée de voix de doublage me séduit, me plonge dans la rêverie. des gens invisibles qui parlent. des doublures. je les imagine cachés derrière des rideaux.
dans certains appartements, il y a encore les voix. j’y vais, et j’entends. en fait il suffit de prêter l’oreille. j’écris ça sans retoucher. avec ma voix de l’écriture, ma voix silencieuse. c’est quelque chose de très simple, de très élémentaire. il n’y a pas à réfléchir une seule seconde. la voix qui est un battement, c’est la contrebasse.
parfois on entend une voix qu’on connaît, qui nous est familière, dans la rue. et pourtant on ne connaît pas la personne, mais c’est quelqu’un de « connu ». ça m’est arrivé dans les files d’attente, où l’on ne fait qu’attendre, qu’entendre.
encore une voix, il suffit de se pencher. tiens par exemple, la voix que j’entends quand je lis Peter Handke (ou d’autres). probablement la sienne, d’ailleurs. je l’ai associée à ses livres. j’aime à la fois l’entendre (radio) et le lire. pareil avec un autre écrivain que je garde secret. voix secrète ; c’est très lié. les secrets sont toujours donnés avec une fréquence particulière de la voix, un frémissement unique, quels que soient le volume et les circonstances.
quelque chose de vertigineux c’est que je pourrais continuer de détailler tout ce que ça m’évoque pendant des pages et des pages, et ça ne cesserait de parler de moi.

Texte écrit pour la proposition 7 de l’atelier été 2016 du Tiers-Livre, « aller chercher la voix des vivants »

autoportrait fiction


Chaque matin, je suis au désespoir. Mon premier geste est de toucher mon visage, comme s’il avait pu disparaître ou se métamorphoser. Seul le café brûlant me fait sortir de cet état d’angoisse plastique. C’est le prolongement logique de la nuit. J’oublie très vite heureusement. J’avais même oublié que j’avais une bouche. J’oublie tout mais je me souviens de faits sans importance, de circonstances banales. Cela m’encombre l’esprit et me brouille la perception. Je me souviens d’un verre de lait en 1999. Je ne sais plus si j’ai vécu ou rêvé. Je m’intéresse à trop de choses à la fois que j’abandonne par humeur. J’ai un tunnel dans ma tête qui va de présent à passé. Je pense souvent au sixième sens. Je n’aime pas avoir rendez-vous. Les gens s’imaginent qu’ils me sont indifférents. Je peux très facilement révéler à des étrangers des choses que mes proches ignorent totalement. Je regrette de ne pas avoir couché avec telle et telle. Vomir m’angoisse et l’angoisse me faire vomir. J’aime changer d’avis. J’ai un plaisir serein à décevoir. Je me méfie des animaux alors qu’enfant je les aimais. Je ne tire aucune conclusion. Quand je suis malade mon seul réconfort est de lire des albums de bande dessinée. Je suis prêt au pire mensonge pour une heure de tranquillité. L’après-midi il m’arrive de me laisser tomber brutalement sur le tapis, sans l’avoir anticipé. Je reste comme ça une heure, une heure et plus. Je jure que je ne pense à rien. Je regarde parfois la nuit et les gens à travers les fenêtres, avec des jumelles que j’ai reçues à l’adolescence. J’en éprouve une forte culpabilité sans remettre en question cette pratique. J’ai honte d’aimer, ou j’aime avoir honte. Je me connais assez mal, je me connais de dos. Si je dois donner mon nom, je donne le plus souvent possible un faux nom.

Texte écrit pour la proposition 6 de l’atelier été 2016 du Tiers-Livre, « le faux autoportrait comme vraie fiction »

« … le fichier des peurs »


Vers le fantastique.
Une proposition d’écriture en ligne par François Bon sur le Tiers-Livre.
10 propositions d’écriture au cours de l’été.

2015-0704_exp_fichier-01


Proposition 1, les peurs


… parti comme ça, quelle angoisse, de ne pas savoir où ça commence et où ça finit, avec pour conséquence l’impossibilité de déterminer ce qui est à moi et ce qui est à l’autre, surtout pour ce qui concerne les corps. je me souviens d’une fille qui avait peur de comment les bras sortaient des manches, d’une autre (le plus étrange était qu’elles étaient sœurs) qui avait peur des tuyaux, oui, et moi, à chaque fois que je rencontrais une peur, je me l’attribuais, je me l’agrégeais, comme objet de savoir et d’appréhension du monde. Je rentrais littéralement dans les yeux et la tête des autres, je crois qu’ainsi je leur faisais peur aussi. et les mots, ce qu’on allait me faire dire. j’avais peur de froisser, je me sentais trop invisible. on me disait : « attention quand tu montes au grenier », et je trouvais cette phrase désagréable, inquiétante, pourquoi, qu’y avait-il de particulier au grenier, des sous-entendus ? je me souviens bien d’une fois, quelque chose comme deux yeux qui me fixaient. et ces bruits alors, de maison, de pas derrière soi, même la neige craquait dans mon dos, et ces bruits qui ne correspondaient à rien, à rien que dans mon ventre toute une population sans nom. un soir, on nous réveille. quelqu’un rode autour de la maison où nous sommes en vacances. oui j’avais un carnet des peurs, j’ai un « Fichier des peurs », travail de rédaction sans fin. non mais tout cela n’est rien, car j’ai peur aujourd’hui que l’escalier se dérobe ou qu’il ne finisse pas, de ne pas retrouver mon appartement, qu’il ait disparu et surtout, surtout, qu’on m’oublie, et que mon existence ne soit plus connue que de moi seul.


Proposition 2, marcher dans la maison vide


le pire serait de croiser un visage connu, et d’y voir l’effroi causé par la vue du votre. mais aucun risque, il n’y a personne. l’endroit est vide, devenu vide. un vide qui défigure. n’y rien reconnaître. comme si l’espace, en soi, n’était rien, sans tout ce qui le meublait, l’occupait. ce n’est plus la maison portée avec soi derrière le front, celle où revenir, même quand on ne le pouvait pas, par la simple opération de la pensée. des murs gris remplis de cicatrices. des défauts. une injure aux proportions et à l’harmonie. tout était donc masqué par le décor. ici, il y avait cela. ainsi de suite. tout semble n’avoir pas existé. marcher dans des souvenirs brisés. ça ne raconte plus rien. le sol est dévasté. des gravats, tessons, du verre. les pieds saignent pour avancer. le rouge s’étend par terre, lentement, à mesure. une seule couleur, qui coule lentement de vous. ne plus savoir à quoi correspond la douleur. ne rien ressentir. que l’écho très lointain de ce vide. l’oubli comble tous les creux par d’autres creux, plus profonds. rien à saisir ni à renverser. on se souvient par bribes d’une vie passée là. plus rien à décider puisque c’est juste un souvenir. un souvenir-effraction. entrer par le biais. par le miroir vide en son centre. ne pas s’arrêter car alors une sorte de souffle tourne autour de vous et fait trembler désagréablement la couche de vêtement qui vous distingue encore de ces murs. ne même pas pouvoir jouir de la destruction. traîner les pieds, de plus en plus lourds, tirant derrière eux les débris. sentir son propre visage dissembler à chaque nouvelle seconde, se perdre et se diviser de lui-même, devenir corrompu et méconnaissable.


Proposition 3, aller perdu dans la ville


… la ville est noire, il y avait eu des problèmes, c’est tout ce que je savais, des dégradations, des malveillances, et qu’est donc une ville où la lumière et toute forme de vie s’absente d’un coup — un réverbère en état de fonctionner seulement sur trois ou quatre ne suffit plus à vous sauver, à assurer une continuité dans le déplacement, et le regard que je porte sur les choses n’existe presque plus, la vue est barricadée, l’éclairage est morcelé, braqué seulement sur quelques détails illisibles mais laissant tout le reste dans l’obscurité, et je me trouve soudain fouetté au visage par une horrible chose qui n’est peut-être qu’une branche dépassant d’un jardin sûrement sans surprise en plein jour, mais la nuit tout se revêt d’anxiété, c’est ainsi depuis toujours, j’ai perdu tout repère dans cette ville dont je ne reconnais même plus sous mes pieds le revêtement usuel de ville, je sens des bandes de gravier alterner avec l’asphalte, le sol en devient comme instable, et ma vue n’assure plus qu’un vague filet de secours, sans grande utilité, de temps en temps, je frotte, dans une tentative un peu vaine et désespérée, le briquet déjà de plus en plus récalcitrant, mal en point ; tout à l’heure un chat me suivait en geignant, j’ai senti qu’il se collait à mes jambes mais je ne suis à cet instant nullement réceptif à ces manifestations d’affection ; malgré le froid de la demi-saison, je sens la sueur couler le long du sillon d’entre mes épaules trop étroites, puis le long de ma colonne, et ce mélange froid-chaud-coulant est doublement désagréable, plus rien ne me semble stable autour de moi, comme si j’éprouvais la rotondité de la ville, de la terre, et que je risquais à tout moment de tomber, d’en quitter le bord, de disparaître, et je crois que je n’oserais même pas crier, tant ma situation me paraît misérable, j’ignore ce qui m’a pris de quitter les autres, de vouloir faire le malin, je pensais leur faire une blague, leur faire peur, mais à qui d’autre qu’à moi pouvais-je faire peur, mes appels sont trop frileux, je ne trouve plus l’hôtel, je frissonne dans ce quartier perdu, tout à l’heure une fenêtre allumée, que je voyais de loin, et vers laquelle je me dirigeais, s’est éteinte à mon approche, et j’ai senti que quelqu’un m’observait, comme si c’est moi qui était louche, ou suspect, je préfère ne pas interpréter les sons de portes, trop sourds, ou bien sont-ce des pas, qui s’approchent et s’éloignent, je ne distingue plus le vent d’un diable enragé qui me souffle sur la joue, jouant encore seulement à me menacer ; et je pense soudain à ma chambre, à sa douce familiarité, et l’effroi de ne plus jamais retrouver rien de connu me saisit, alors je m’arrête, pris de vertige, m’attrapant le visage pour essayer de me reconnaître, malgré tout, par ce simple tâtonnement, dans le noir étendu partout.


Proposition 4, compter jusqu’à cinq (rêves)


1, sur un vélo qui avance sans effort, et puis visant mal lui ou moi, un oiseau qui volait trop bas me frôle le bras de ses ailes et me déséquilibre, et à la faveur de ce contact, nous échangeons nos rôles, 2, dans un appartement, le torse nu, allongé au sol sur le ventre de tout mon long, en train de manger par terre, et une fille que j’avais remarqué et qui me plaisait me dit « tu manges comme un sauvage ! », 3, avec la femme qui figure sur le tableau au-dessus de mon lit, je ne vois pas son visage, mais nous nous embrassons, je suis tout entier dans sa bouche, je sens et vois son corps, presque intégralement, contre moi, avec les mouvements que fait la peau lorsqu’elle bouge un peu, 4, dans sa chambre en son absence ; je joue avec des figurines qui, de la manière dont je les agence, remplissent la fonction d’un message, 5, un bus me dépose quelque part, mais ce n’est pas où je voulais aller, je ne sais pas où je suis, le bus repart dans un nuage de sable, un couple passe en me disant d’un air entendu « faites attention ! » et s’éloigne rapidement, puis je suis dans une chambre, dans une grande batisse ancienne, et j’envoie un message à une Ninon dont j’ignore tout.


Proposition 5, pour un dictionnaire


MASQUE

Masque. Ce que vous mettez pour sortir de votre chambre. Sauf quand c’est la nuit et que le monde dort. Jour et nuit et sans s’interrompre, il y a ce vent qui fait trembler les ossatures et les charpentes. La meute de chiens ne cesse jamais d’aboyer. On le sait, ce sont de sales bêtes qui vous mangeraient le visage. C’est pourquoi ils sont enfermés dans le grand hangar au fond du jardin. Le masque vous serre trop le visage, vous transpirez. Vous vous effrayez vous-même si vous croisez un miroir. Vous avez ce geste maintenant très précis pour retirer le masque. Il épouse presque trop parfaitement vos traits. Il dissimule habilement vos larmes, étouffe les plaintes trop vives. Quand vous regardez le feu brûler en pleurant en silence, le masque se contracte légèrement sur votre visage sous l’effet de la chaleur, occasionnant la crainte qu’il sera impossible de le retirer. Mais plus tard, dans votre chambre, vous le soulevez enfin. Le soulagement de s’en libérer est à la mesure de l’horreur qu’il révèle. Vous êtes debout, vous posez le masque sur la commode. Vous passez de longues minutes à scruter votre visage, à y chercher quelque trace de ce que vous étiez, ou même une simple preuve d’humanité. Il n’y a pas de mot pour qualifier ce qui vous fait face, et qui est désormais vous. La laideur est intérieure. Personne ne pourrait vous regarder sans votre masque. Où bien sans doute ne dormirait-il plus jamais, incapable d’oublier une seconde ce qu’il aura vu. Vous-même chancelez sur vos jambes. Vous reculez un peu. Le masque, lui, posé sur le meuble, semble calme, apaisé, d’être loin de vos chairs. Il est si lisse, sans marques, sans ravins, sans ces amas innommables. Il a l’aspect tranquille de la cire pétrifiée, et vous vous retrouvez avec la folie de chairs putréfiées. Vous sortez de votre chambre, les nuits d’insomnie, sans lui, sans le masque. La maison repose, et ses habitants. Vous marchez dans les couloirs, excitant quelques ombres. Votre pas si léger, la mousseline de votre chemise de nuit qui se soulève et fait des figures blanches sur les arêtes des murs. Seuls vos yeux ont encore leur dignité originelle. Mais la lueur qui les habite semble possédée, alors que de tout le reste vous êtes dépossédée. Vous souhaitez croiser quelqu’un au détour d’un escalier, pour devenir son pire cauchemar. Mais, après une nuit d’errance et de couloirs, arrive déjà le matin avec sa charge lourde de défaites. Vous regagnez votre chambre pour dormir, en fermant surtout soigneusement la porte à clé. L’épuisement semble apparaître aussi, très légèrement, sur le masque que bientôt vous remettrez. Mais même le sommeil a du mal à s’approcher et à s’emparer de vous, vous laissant dans une boue en laquelle vous aimeriez juste enfouir votre figure.

VISAGE

Masque derrière lequel se trouve un autre masque. Parfois plusieurs couches successives s’alternent ainsi, et permettent de revisiter des temps révolus, des lieux détruits {souille mon visage et tu trouveras le tien}. Rendez-vous de tous les mensonges depuis la nuit des temps, le visage se prête à plusieurs expériences, hypothèses, conjectures {dans une galerie d’art, en pleine nuit, des visages exposés sur le mur parlent entre eux, en fixant un promeneur terrorisé. si une deuxième personne, alertée, se présente, les visages se taisent}. Les faits les plus extrêmes de la destinée humaine ont tous pour centre un visage {« Point de fuite » : on appelle ainsi un visage maléfique qui décide entièrement de la destinée d’une personne, celle-ci l’ignorant pourtant}. Ne jamais s’approcher de trop près sans être sûr de savoir à quel visage on a affaire {jour et nuit, il lui léchait le visage, qui ne cessait de fondre, jusqu’à la taille d’une pièce de monnaie, « face »}. On dit qu’un jour apparaîtra un visage qu’il sera vraiment impossible de regarder, et ce sera l’apocalypse {dans un musée méconnu de la banlieue de Londres se trouve le fameux visage qui avait vu la mort en face. mais sous peine d’être frappé de malédiction, il est interdit de le regarder}. Multiples manières d’utiliser les ouvertures qui sont pratiquées dans le visage {voir la pratique dite : « vissage »}. Tendu d’une substance, la peau, tendre et transperçable {le nez est traversé d’une lame de couteau}. Parfois jusqu’à être presque transparente, la peau, bien que très peu rare, est très recherchée {ne va jamais sans précaution toucher le visage de l’autre, et garde-toi au mieux de toucher le tien}. Car il est très difficile de la retirer sans la détériorer {des cris déchiraient la nuit et plus personne ne dormit jamais vraiment}. La chair du visage quand elle a passé plusieurs jours dans l’eau, entre dans la préparation de nombreuses substances utilisées par les faux-prophètes. Le visage est un objet de transgression à divers titres {« Visage transparent » : phénomène rarissime, le dernier cas signalé a disparu en 1934. C’est un visage dont on peut voir toute la structure osseuse, musculaire, sanguine, en état de vie et de marche}. Les visages que nous préférons oublier, {« Visage altéré » : se dit d’un visage rencontré la nuit et dont il faut absolument se garder de croiser le regard}, ou dont il faut absolument se garder de croiser le regard.


Proposition 6, juste avant, tout juste


Ils avaient modifié la disposition des rayons, une fois encore. Cela ralentissait tout le monde, et le monde était nombreux ce soir-là, on ne savait pas trop pourquoi, comme si tout ce monde était revenu, revenu de vacances, alors que non, ce n’était pas le moment, ou revenu d’on ne savait où, d’une absence sans nom, dont j’ignorais tout. Ma fatigue était immense d’un coup, le changement de saison, je n’avait pas assez mangé, le chariot me pesait une tonne alors qu’il était encore vide. Je n’avais pas assez mangé ces derniers jours, c’était une évidence, jusque dans mes bras. Par pure négligence, oubli de soi, désaffection. Je m’étais jeté vers le supermarché, comme un insecte attiré par la lumière, ne sachant même ce qu’il fait. Je fus choqué par cette lumière, si crue, si vive, du supermarché. Mon regard se voila, dans l’instant où j’entrai dans les allées, sous le regard absent d’une sorte de vigile, dont je ne me souvenais plus la présence. Ce devait être nouveau. Mais oui, oui, il paraissait que les vols se généralisaient en masse. C’était vrai, j’en avais été le témoin à l’occasion. Tous les produits dont j’avais l’habitude avaient changé de place, cela me décourageait. Mais j’avais faim. Je ne pouvais pas faire vite, le chariot, les rayons, je n’avais pas envie d’être là, j’avais faim à force de voir les produits sous mes yeux, dans cette lumière de menace, je sentais mon ventre vorace, seul la présence lourde du vigile m’empêchait d’ouvrir n’importe quel emballage de biscuits et de me jeter dessus, de le dévorer sur place. Je ne regardais même pas le visage des gens que je croisais. Pourquoi la lumière était-elle si forte ? La circulation était rendue difficile, par l’afflux de clients. 
Nous étions enfin tous ensemble, tous ensemble des clients, dans cette occupation essentielle et dérisoire qui nous révélait à nous-mêmes, tels que nous étions. La plupart allaient par deux, je me sentais bizarre d’être seul. Ils me faisaient l’effet d’automates, et constatant cela, je partis d’un éclat de rire incontrôlable, humain, pathétique. Mais personne ne me regardait, personne n’y faisait plus attention, ils se saisissaient tous de paquets de carton qui, en cognant contre le métal des chariots, faisaient tous le même bruit d’un enfer à bas prix.

fausse fiction


—1
On m’envoie à l’instant une photo par mail. Rien d’autre dans le message. Je ne sais pas ce que c’est. Il n’y a même pas d’objet dans le courrier, juste un signe typographique, placé là simplement pour occuper le vide ou l’absence de mot. Une image à éloigner les mots. Le seul véritable objet de ce message est cette photo énigmatique.
Je la décris, sans repentirs. Tout m’échappe et pourtant je sens une certaine familiarité. Comme si je l’avais déjà vue, quelque part, possiblement déjà passée sous mes yeux ; d’ailleurs, elle est légèrement floue, comme si elle n’était destinée qu’à passer ; c’est donc sans doute un prélèvement de film. Mais rien n’accroche l’œil, surtout pas la texture grise du noir et blanc. Il y a pourtant quatre personnes représentées, mais la composition elle-même est floue. Ce sont quatre personnages, tous assis. Trois hommes, une femme. Ils sont sur des chaises, et de biais. Les hommes regardent tous vers le bord gauche. Alors que la femme, elle, fixe plutôt le côté opposé, bien que pas tout à fait franchement. Elle est peut-être en train de penser à quelque chose et alors son regard ne regarde pas, ce sont juste des yeux. C’est elle qui est le plus au centre, qu’elle n’occupe pas tout à fait. Les trois hommes tiennent un verre à la main, presque vide, probablement en cristal. On ne distingue pas ce qu’ils boivent, je pense à ce genre de liqueur trop sucrée qu’on goûte du bout des lèvres. Le verre de la femme est posé sur une table qu’on devine. Elle est habillée avec une distinction austère, d’une robe blanche qui laisse ses bras nus. Elle est la tache blanche, les hommes sont la masse noire ; trois noirs pour une blanche. À la différence (discrète) qu’elle porte des gants de soie noirs, jusqu’aux coudes. Les hommes sont en uniforme. La femme a les cheveux attachés, un air sévère. Un collier simple, l’idée du collier. Elle se tient avec une certaine raideur, sans grâce. L’air contraint, ou inquiet. Je crois qu’elle porte un sac, mais c’est indistinct. Elle semble accablée par l’ennui. Je suis incapable de déterminer la provenance ou l’époque de l’uniforme des hommes, 1920, 30, 40… ? [à partir de ce point j’ai continué la description sans l’image sous les yeux] Vêtements d’une toile épaisse et raide. L’homme qui est à gauche de l’image esquisse un sourire un peu mal à l’aise. Il porte un bouc taillé court, des galons sur le col serré de l’uniforme, tout comme l’homme à moustache qui lui fait pendant, à droite de l’image. Le troisième homme, le plus au centre, à la gauche de la femme, est tout comme elle en retrait. Je ne distingue pas ses décorations, bien qu’il semble vêtu du même uniforme. Il a une expression de dédain très nette, sans qu’on sache à qui elle s’adresse. Tout semble indiquer que le point focal ou le point d’accroche de la scène se situe dans le contrechamp ; ils regardent ailleurs. Je suis face à quatre spectateurs, des gens qui s’ennuient, rassemblés là presque par hasard un court moment sur ces chaises. J’essaie de trouver un intérêt à ces gens sans qualités. Le sourire de l’homme au bouc m’irrite, l’air absent de l’homme à la moustache m’inquiète. Celui qui m’intrigue le plus est l’homme dédaigneux, celui qui est à peu de chose près au milieu. Il me rappelle tel acteur américain dans sa jeunesse (inutile de le citer, ce n’est pas lui), et pourtant il m’évoque aussi les films allemands des années 30. Et puis aussitôt j’ai l’impression qu’il pourrait être dans un film contemporain qui reconstituerait soigneusement, et sans affectation, je ne sais quelle période plus ou moins lugubre de l’Histoire. Il me semble que cet homme à l’affût pourrait se lever, sortir son arme et assassiner quelqu’un. Mais… ?

Vieilles impressions données par les films, expérience impalpable de retrouver quelque chose, une connaissance toute dématérialisée de faits, de noms, de références. Une espèce de sensation générale qui serait comme de reconnaître, sans y prêter attention, la caresse d’un vent dans le cou. Qui se cache.

Même si je pourrais avec certitude décrire cette capture encore pendant des heures, à traquer tel infime détail, à déceler ou imaginer les pensées de ces pantins, je dois arrêter. C’est d’ailleurs probablement assez ennuyeux à lire. Mais j’aime bien la tentative un peu vaine de cette description. Il est impossible de « faire voir » l’image, et pourtant, on essaie quelque chose. Non pas de restituer exactement, plutôt comme une forme d’hommage impossible et déçu. Parallèlement, les mots remplissent, saturent l’image, puis la noient et la dissolvent, et font voir autre chose à coups de hache dans la palissade. Cela me fait penser brutalement (et confusément) à cette pratique qui consiste à enchâsser un petit verre d’alcool fort dans une bière et à boire le tout.
Il me faudrait parler de la personne qui m’envoie cette photo, car elle y figure aussi, je suppose. Je la cherche, à vrai dire, depuis le début. Ce mail, sans mots. Ce signe minimal dont elle a rempli le champ objet. Signe minéral. Veut-elle me faire comprendre quelque chose ? C’est peut-être un fragment de notre mémoire commune ; si de telles choses existent (bien sûr qu’elles existent). Nous sommes chacun d’un côté du signe, elle envoie, je reçois. Elle soumet, j’interprète. Je ne sais pas la suite. Peut-être que cela en aura une, peut-être que cela prendra des années. Avant je ne sais quoi, un mouvement. Derrière les rideaux ?

—2
Est-ce un jeu, un message codé. Plusieurs jours après, je tente une recherche en soumettant le fichier image à l’outil de comparaison de Google, l’uploadant pour voir si cette vue est déjà répertoriée, enregistrée dans son grand cerveau malade qui retient tout. Mais je ne la trouve pas. Je m’y attendais, la personne a fait elle même sa capture, je ne sais sur quelles motivations. En revanche, l’algorithme de Google m’envoie ce beau relevé d’images selon lui similaires.

Cette séquence me fascine, tant elle est homogène par sa tonalité lumineuse, hétérogène par son contenu. J’ai beau scroller vers le bas, elle semble ne jamais s’arrêter. J’ai l’impression que le monde entier est là-dedans, plus ou moins équilibré dans ses masses sombres et claires. On devrait donc pouvoir déduire la photo qu’on m’envoie de tout ce défilé d’images « complémentaires », puisque leur somme correspond, d’après Google (ne sait-il pas tout ? — « images similaires », il le dit bien) à cette photo qu’on m’envoie. Je ne sais pas comment il extrapole tout ça, de quelle manière il garde en mémoire et matérialise les données de « ma » photo, pour que ce lien reste encore valide, pour m’en faire une telle mosaïque de formes.
La plastique parle toute seule une langue qui nous échappe.

Tout cela doit pourtant bien raconter quelque chose.

Capture d’écran

Re:dial


Bonsoir, c’est moi.
Que faites-vous ?
Non, moi je suis chez moi. Vous faites quoi ?
Non pas aujourd’hui. Et vous, vous êtes où ?
Et hier soir ?
Non je suis seule, je suis souvent seule.
Je me demandais ce que vous faisiez à ce moment-là, j’avais envie de savoir.
Et maintenant vous faisiez quoi, là ?
Et qu’est-ce que vous allez faire ?
Moi ? Oh, rien. Je m’endors et je me réveille. Je traîne.
Je ne sais pas. On peut attendre encore un peu. Peut-être ce soir.