Possession


les longues nuits sans traînes. tout ce qui fait taire le discours. intérieurs, il se passe des choses. des longues rues désertes où tombent les regrets — explosent les motos. l’empire du vent. une vie à l’emporte-cri. la tenue bleue des vomissements. a-t-on jamais entendu hurlements si beaux. cuisines, saleté, fuites, courses. issues de lait issu du sang. tout ce qu’on peut, l’y abandonne. scènes de ménage, de viandes amères et mâchées. des appartements bruns, traversés, trépidants, ne finissent jamais, de suinter. dans quel état vont-ils en sortir de ces palais d’escaliers. chaque fruit est une promesse d’écrasement. « Presque », implore-t-elle en position de crash quand le monstre la baise. la prochaine fois peut-être. la caméra n’arrive pas à suivre. une plume et une chaussure sorties d’une poubelle. quels écoulements de mal y a. dans l’œil, les faveurs des recommencements. l’être nu dans le regard de l’autre.

2016-1121_possession_02

chiaroscuro


Abbas Kiarostami, ce soir, j’ai l’impression de voir sa mort comme elle pourrait figurer dans un de ses films. Peut-être une veillée, les proches qui affluent, qui pleurent ou murmurent, des enfants aux grands yeux… Oui, je vois tout ça très précisément sous la forme d’une scène dans ce qui pourrait être un film de lui. C’est d’une grande clarté comme image que j’ai dans l’œil. Et est-ce que ce n’est pas un rêve pour un cinéaste, qu’on se représente sa disparition telle qu’elle pourrait être filmée par lui, alors même qu’il n’est plus ?
Lire la suite

crystal donuts


On voit des gens traverser. Dans la vie, les gens, on n’a souvent pas le temps de les voir, tant ils sont vivants. Dans > ces photographies <, le temps passe, et les gens s’éternisent. Il y a de la place pour tout le monde. Les personnes sont rendues à leur propre être de lenteur, d’interrogation. Leur irrésolution libère notre propre faculté de contemplation. Ils peuvent devenir des personnages, sans en être encore tout à fait. On peut y deviner le volume de leur existence, quelque chose d’à la fois dense et vaporeux, endosser presque leur enveloppe. Il y a la distance juste et fragile du vacillement. Ces prises de vues lumineuses sont comme des feuilles transparentes, ultra fines, à travers desquelles le monde nous serait révélé. Quand il s’agit d’un objet ou d’un paysage, cette distance que le regard épouse instantanément fait transpirer l’image, la fait respirer, vibrer, il est difficile de choisir un terme tant c’est mobile. Vibration de l’âme absente, ou en retrait. On y sent les personnes qui sont hors-champ, bord-cadre, peut-être parce qu’elles viennent de passer et que l’espace est encore rempli de leur présence. Oui, on dirait que quelqu’un vient de sortir du champ, ou va y rentrer. On y voit le mouvement des choses immobiles ; ça paraît une banalité, et pourtant, cela ne se voit pas si souvent. Cela redonne forme au mystère ; énigme relancée d’un coup de dés.
Exister y est comme une indolence d’allures et de contours.
Il y a un télescopage, une superposition de mondes : pourquoi tout à la fois cette silhouette noire découpée dans l’ombre, un alignement de carafes d’eau, et plus à gauche, un peu plus au profond de l’image, cette grappe banale d’américains en maillots ? Les significations ne sont pas prises, elles volètent au gré du regardeur. Vous croyez voir une plaque de neige, c’est le ciel renversé. Vous croyez ne rien voir, et puis deux empreintes de mains, ou un père noël en plein soleil. Il suffit de suivre les sillages. Le monde s’étire, déhiérarchisé, et même très calmement, dans un dérèglement apaisé. Quelqu’un envoie des sms, figé en plein milieu d’une jungle. Mais je ne veux pas décrire davantage ;
simplement, on y trouve cet énorme soulagement : le monde est encore grand.

2015-1216_crystal_donuts_julien_gester_012015-1216_crystal_donuts_julien_gester_02

2015-1216_crystal_donuts_julien_gester_03

s’il vous plaît


en pensant à Chantal Akerman, à Anna, aux rendez-vous. 

Un serveur, déjà âgé, dépose un café sur la table de la jeune héroïne, en prononçant simplement « S’il, vous plaît ».
Cette réplique de cinéma, la plus banale du monde, une simple expression, depuis ces dizaines d’années, est restée obstinément dans ma mémoire, dont elle ressurgit très régulièrement, et à l’occasion des moindres prétextes. Je l’entends très précisément, très exactement, il m’est resté dans l’oreille, ce « S’il vous plaît », avec son accent indéfinissable presque chantant. Aucun sens, juste un air. Et le son de la tasse sur la table du café, persistances auditives.
Ce que je trouve fascinant, dans les films, c’est l’immense majorité silencieuse des détails dont on ne parlera jamais, et qui sont pourtant tout ; je crois que je pourrais parfois m’épuiser à d’écrire ce que je vois dans deux ou trois films que j’aime, et qui, alors que désormais bien souvent je le maudis (et souvent sans raison), me laissent encore penser que le cinéma est la plus belle chose du monde.

On ne voit donc pas ce personnage qui vient de prononcer « S’il vous plaît », il passe devant nous, invisible de son visage, il est seulement une forme brève qui va là. Il passe simplement devant la caméra une fois en arrivant, une fois en repartant, recouvrant et découvrant pendant moins d’une seconde le visage de la jeune protagoniste, cette jeune fille si grave qui lit le Soir dans la gare du Midi.
Un échange se passe, entre son regard à elle, sa voix à lui, qui nous est offert et qui nous échappe à la fois, instable, ne tenant à presque rien. J’aurais tout à fait pu l’oublier, car tout est si négligeable, si déchirable, tout le temps.
Mais l’attention que la cinéaste insuffle à son film est d’un magnétisme probablement trop fort pour oublier ; d’ailleurs, ne serait-ce pas presque insoutenable, si ce n’était si beau ? Partout sont semés ces grains de douleur, photosensibles, qui écorchent la lumière et pour des années nos cœurs aux parois très fines aussi parfois. L’attention que la cinéaste donne, celle son regard, dans lequel je dépose le mien. Peut-être d’ailleurs est-ce ce qui définit les grands cinéastes, non pas seulement une qualité d’observation, mais un don du regard qui serait aussi vital qu’un don du sang.

2015-11-05_Circé_Akerman_ 2015-11-05 à 18.52.05

Bien sûr, ce sont des films de voix. Cet homme à la tasse de café qui apparemment existe si peu à l’écran existe pourtant entièrement dans ces trois mots, qui lui confèrent tout à la fois un exil et un abri, une sorte de réclusion de haute place. Je me souviens que la cinéaste racontait sentir et même déterminer la justesse du rythme de ses œuvres en bredouillant pour elle, à mi-voix, justement, une suite de murmures indistincts, le rythme organique du film en train de se faire et dont elle dévidait le fil en tournant et en murmurant.
La voix d’Anna, celles de sa mère, d’Heinrich ont un soir littéralement percé la chair de mon silence. Leur opacité sourde, cet écrasement qu’elles ont même en se posant, et la voix d’Anna la presque mutante, presque mutique, sa belle tristesse, son air buté, le claquement de ses talons, sont entrés à jamais dans l’histoire de mes perceptions.

J’ai beau chercher, depuis plusieurs jours, je ne sais plus très bien comment ce film est entré dans ma vie. Mais il est vrai que j’oublie tant les circonstances. J’oublierai probablement ton anniversaire, ou une chose importante que tu m’auras confiée, et puis, va savoir pourquoi, un peu embarrassé de cette négligence, je me souviendrai, sans rien dire, de la couleur précise de ton vêtement, d’une inflexion ou d’un geste, et tu n’en sauras rien.


Parfois les films sont beaucoup plus que ces objets distants pour lesquels on développe le plus souvent une indifférence, quelquefois une admiration, très rarement, une sorte d’amour. Ce sont alors des membranes qui viennent se poser sur tout votre corps et peser d’un poids imperceptible, se mélangent à l’être, rejouant dans un coin de votre âme l’antique et indispensable croyance de transmutation. C’est une rencontre amoureuse et muette, un rendez-vous inévitable, qui s’opère par ces simples variations de lumière avec lesquelles vous entrez en contact, presque magiquement, ayant pour cela peut-être banalement acheté d’occasion dans un magasin poussiéreux et désormais disparu le boitier plastique d’une cassette VHS qui se trouvait à la hauteur de votre regard et qui aura on ne sait comment, attiré votre attention. En fait, c’était, oui, un rendez-vous. Il se passe alors un phénomène proprement inouï, vertigineux, qui je crois n’arrive que très rarement, voire jamais, peut-être un seule ou deux fois dans une vie. Une sorte d’hallucination vous précipite dans le mirage qui se déroule sous vos yeux. Vous pourriez jurer avoir été là auparavant, connaître ce personnage, ce décor, reconnaître l’air qu’untel siffle à peine, ou ressentir très exactement ce que semble ressentir cette figure à l’écran, comme si c’était vous qui étiez là, filmé, quelle que soit la forme, l’âge ou l’apparence que prend le personnage sous vos yeux. Ce froid-là, vous le connaissez sur vos épaules.
Plus profondément et plus abstraitement, les parcours des images et des sons, des rythmes, semblent accordés presque parfaitement aux vôtres, avec la distance minimale nécessaire pour que cela ne se confonde pas intégralement, ce qui empêcherait toute identification. J’ai aimé ce film plus qu’on ne peut aimer une œuvre, un objet. Je l’aime toujours, mais différemment. L’amour véritable sans doute se transforme. Son poids s’allège, il vous accompagne. Il se dissout peut-être en vous en quelques impressions qui restent.

C’est pas tellement la peine que je raconte ma vie. Mais ce film y a joué sa part. Il ne s’agit pas de révélation, on n’a pas toujours besoin de larmes ni même de raisons. De très nombreuses fois, je regarde le film, qui semble toujours vouloir me dire quelque chose, savoir quelque chose sur moi. Je le connais par cœur, instantanément, intensément.
D’elle, je me souviens, toujours, toujours, des voix dans ses films. Une tonalité particulière du dire. S’y dissimule et s’y révèle une sorte de quoi, de peur. De peur passée là, peut-être dépassée. Tu marchais dans la rue, et soudain une fenêtre s’est illuminée. Tu connais ça, ça fait du bien. Tu sais qu’il y a quelqu’un. Ça mord un peu moins. C’est remis à plus tard. Quoi. J’entends tellement, dans tout, ces sons de trains, de vitres qui s’écartent pour laisser passer les souffles froids. Toute l’action se déroule la nuit, et un peu le jour, mais le jour en bout de course. Quatre saisons troublées s’inscrivent derrière mon visage. Il y a un amour éconduit là-dedans, et que je transforme. Si c’est une bouche, elle parle pour moi. Si c’est un geste, c’est ce bras qui écarte les pensées. Un regard dans le vide. Le futur est un mot du passé.

Film de haute solitude, de voix brisée, de déplacements intérieurs. 
Quand tu auras vu Anna, en pleine nuit, écouter seule son répondeur téléphonique, allongée sur son lit, épuisée, ou se désaltérer devant la porte du frigo qui, seul, donne un peu de lumière à sa pénombre, alors, tu me connaîtras un peu mieux, moi aussi.

Aujourd’hui, je ne parviens pas à concevoir, en regardant la lumière sur le visage de Circé qui joue la jeune fille de Bruxelles de la fin des années 60, et puis sa nuque quand elle marche accompagnée par Schubert et par un autre adolescent tragique (personne d’autre ne sait si bien filmer des personnes qui marchent), que l’artiste, la personne qui a filmé ça est morte, que le générique qui défile est un faire part de deuil, que les larmes ne sont pas des larmes de cinéma.

Pourtant, je le comprends maintenant, le début du film, déjà, était si déchirant, il n’y avait que vingt cigarettes dans le paquet, le regard bleu fantaisie qui souriait en te fixant n’aura jamais fini de sourire et quoi de plus triste qu’un sourire qui ne finirait jamais. —

2015-11-05_Anna_Akerman_ 2015-11-05 à 19.15.48

2015-11-05_Anna_Akerman_ 2015-11-05 à 19.14.49

2015-11-05_Anna_Akerman_ 2015-11-05 à 19.18.06

le jeu d’aller vers les formes


— quelques notes à propos de La Sapienza, un film d’Eugène Green.

LaSapienza01

Je ne veux plus que ces films, les seuls d’ailleurs que j’ai jamais aimés :
ces films qui n’imitent pas la réalité, qui ne tentent pas de la montrer « telle quelle est » [1].
Dans les films que j’aime, la réalité, c’est le cinéma, et c’est Tout.



La Sapienza. C’est seulement ainsi que je suis transporté loin de toute imitation. 
Dans le plus grand calme. Le film étend sa paume de lenteur sur mon visage, avance dans une radicalité calme et sûre.
Le premier événement, ce sont les voix. Quelles nues…! Nous sommes certains qu’elles ne mentiront jamais. Au contraire, elles sont limpides. D’ailleurs le début du film est un chant, et durant le film, c’est encore un chant, à peine suspendu, un chant d’allongé aux modulations discrètes, un chant qui peu à peu s’adresse.
Les voix des quatre personnages étendent leurs lignes sans empiéter sur celles des autres. Ainsi commencent ces intrigues de singularité. Mais elles finissent par déborder de leur propre cours. Elles se parlent, se rencontrent, en mille inflexions, tâtonnements, courbes, tentant de s’accorder, de créer un système vivant. De s’accorder dans l’organisme vivant et mobile du film.
Au départ, pourtant, les voix sont très disjointes, alourdies d’une tristesse profonde et mate qui semble prendre racine à mille lieux de sous les paroles. Embourbées, médusées, voix dans le brouillard de plaintes innommées. Elles peinent à troubler même le silence qui domine certains plans. Mais comment, verres de vin qui vous entrechoquez, pourquoi restez-vous ainsi silencieux !? L’un en face de l’autre, assis à la table du dîner, ils n’entendent même plus les bruits élémentaires. Et même la tristesse qu’on lit dans les yeux d’Alienor, ou de son mari, même cette tristesse est sèche, sans larmes, sans effusion. Leurs phrases prononcées ne comportent que du sens, du message, de l’information. J’ai rarement vu un tel désarroi sur des visages de cinéma, ou alors, c’était dans le cinéma muet. Ces expressions d’abîmes qu’on a peur de trop mal comprendre, et qu’on comprend trop bien. Oui, cela remonte aussi loin, Alexandre et Alienor ont les visages muets d’effroi et d’épouvante du cinéma dénué encore de paroles, mais eux sont, de plus, longtemps privés de la possibilité de s’entendre. Il leur faudra redonder, à la grâce du jeune couple constitué d’un frère et d’une sœur qui va percer et faire s’épancher le couple plus âgé .

LaSapienza02

Il semble que la tristesse sans objet est la pire, car elle n’a pas où buter, rien à quoi se cogner. Elle ne peut que tourner en rond autour d’elle-même, sombre inverse du jeu du chat qui s’attrape la queue.
Mais il existe un autre mouvement : celui de ne pas vouloir saisir (que) pour soi.
Je suis toujours frappé comme dans la plupart des films, il ne s’agit que de prendre, de se battre, d’être dressés les uns contre les autres ; c’est le régime majoritaire. Cela saute aux yeux, à force de voir dans les films des corps combattants.
Or ici, on préfère « marcher de nuit pour regarder des architectures ».
C’est la plus belle définition du cinéma, avant la prochaine, c’est-à-dire avant le prochain beau film, qui lui-même m’en donnera une autre.

LaSapienza03

Il s’agit donc ici de se lever « d’une nuit », quelle qu’elle soit, et de marcher dans une autre, d’aller et de regarder. Aller vers des formes.
L’harmonie est un idéal auquel on se mesure, dont on se défait progressivement, et, peut-être, qu’on retrouve, soudain, dans l’imprévu. C’est ainsi qu’imperceptiblement, le tout se met à vibrer, discrètement mais distinctement et avec ténacité. Tenacité des formes. Ces ellipses vers lesquelles les regards se dirigent, attentifs, aux sommets des églises et de monuments. Les différents mouvements de formes que nous suivons-là, du regard, ne sont pourtant pas fermés ; paradoxe des ellipses, non closes d’être regardées. Discussion sur les ellipses : le meilleur chemin pour penser ?

LaSapienza04

Je me laisse prendre dans ce rythme qui n’est nullement une lenteur. Plutôt de cette sorte d’hypnose familière et trop rare, qui vous guide sans vous soumettre. Pendant la projection, ainsi, plusieurs fois, j’ai l’impression de me « réveiller », ou plutôt de me retrouver encore plus éveillé que l’instant d’avant, et d’arriver dans le film. Je ne sais pas d’où je viens, ni où je vais. Et ainsi de suite, comme si j’occupais des espaces qui s’emboîtent. Je passe mon temps de projection à m’y réveiller, révéler, d’une scène à l’autre, d’une phrase ou d’un détail à un autre. Je suis dans le film comme au bord d’un sourire qui n’a pas encore apparu mais qu’on pressent. Cette hypnose me tient dans un état d’extra-lucidité qui précède la pensée, dans l’intuition (tant de films pourtant m’endorment, je les regarde yeux fermés, et c’est encore de trop). Les motifs se succèdent. On ne sait plus qui aime qui. On brave des amours interdites, et on trouve à les réaliser quand même. Il suffira de donner un nom, de se préoccuper, d’alléger la peine de l’autre, pour que la sienne s’envole. C’est ce qui se passe sur l’écran, devant nos yeux. Tout part de l’invisible et se matérialise, devient visible, c’est l’art du cinéaste. Et j’aime que le film me rappelle, de loin, qu’il peut être un art très technique et tout autant se faire oublier. La précision du film est discrète, elle est pourtant toute sa force.
Tout comme l’espace, la sensation aussi est un creux qui se vide et se remplit.

LaSapienza05


[1] (Le réalisme est une hygiène souvent détestable, infantile.)

de l’inattention


des regards qui ne se posent jamais longtemps, ce mélange de douceur et d’injures, ce qu’on n’a pas besoin de se dire en se regardant et même sans se connaître parfois, l’émotion qui fait trembler les lèvres et qu’on tente de dissimuler, le mouvement de l’autre qui nous fige, une intransigeance qui nous couve, la douceur qui surprend après un drame, ce vague où disparait telle parole qui serait venue trop tard, cette seconde qu’on voudrait retenir et qui justement dure un peu, puis comment elle finit par se briser contre le temps lui-même, désirer tant la différence de l’autre et haïr tant son indifférence, un torse qui se redresse brusquement et esquisse, l’écoute distraite puis soudain profonde, parler à quelqu’un en s’adressant à d’autres, la tonalité d’une voix destinée à d’autres et qu’on voudrait pour soi, ses variations infinies et démesurées, le passage d’une vision large à une vision resserrée, l’étonnement, comprendre une langue qu’on ne connaît pas, trouver beau le dos léger d’une main fumant une cigarette, une belle esquive, un tissage inextricable de bruits et de sons, les distinguer pourtant tous, une promesse à laquelle on ne croit pas et qui sera tenue, reconnaître un visage parmi la foule, des conversations sans cesse reprises, là où l’on ne devrait pas être mais où l’on est si bien, l’œil libre et l’oreille entravée, voir toutes ses idées remises en jeu, tisser des motifs à deux, des mains qui ne se toucheront jamais, une interrogation, la sensibilité démasquée, un buste qui quitte une pièce, et puis la voix qui dit pour soi, « Seul, seul… ».



Il connaît mieux ce tableau que quiconque, non pour l’avoir scruté attentivement, mais seulement pour l’avoir fréquenté distraitement, en parlant au téléphone en même temps. L’idée envoûtante. Son œil, sa vie, ont contaminé la peinture, comme s’ils avaient fusionnés ; et probablement le tableau s’est-il enrichi, amalgamé de toutes les pensées, questions, conversations qu’il tenait au téléphone tout en balayant du regard la surface de la toile, l’œil s’arrêtant (sans chercher à réfléchir ni à englober ou comprendre) sur tel détail du paysage, telle figure de personnage, la forme d’un nuage, pendant qu’à l’oreille un amant, ou un ami, lui donnait un rendez-vous, lui parlait d’un prochain voyage, d’une soirée à laquelle il n’a pas assisté… Ainsi, mieux que quiconque, saurait-il restituer toute la folie luxuriante de l’œuvre, grâce aux ramifications que le tableau et sa propre existence auront tissés, créant un réseau perméable, empreint de la vie même, dévorante.

deux fenêtres


Still The Water. Pendant la projection, cette sensation de transparence et d’irisations. Comme du linge qui sèche, du linge de couleurs qui sèche au soleil, par exemple. Différents filtres sur le monde. Gratitude pour ces films où il y a tant de choses à voir à la fois, un très large spectre, plans qui se vident et se remplissent comme notre œil, d’images complémentaires à ce qu’on voit, de leurs inverses, et de leurs fantômes. Grande profondeur liquide du film (et pas du tout à cause du motif de l’eau) où des courants multiples, plus ou moins visibles, se croisent, s’affrontent. Cela donne la grande richesse (fibres, sucres, sels minéraux, gras, etc.!) à l’œuvre. Par exemple, et par opposition, Tarantino, c’est une petite flaque dans laquelle tout le monde saute, ça fait du bruit et ça éclaboussote. Mais ça n’a (ni n’aura jamais) la force brute (et plus fermement silencieuse, à « ferments silencieux ») l’espèce de courant profond et puissant que peut avoir un tel film. Il a des défauts cependant, mais on peut s’en foutre, un de ces cas rares de films où les défauts sont outrepassés par les qualités et le génie manifeste de la mise en scène.*
Il y a ces plans à lignes de forces si variées, notamment grâce à des regards en déséquilibre, et dont parfois nous sommes seuls témoins des changements, contrairement aux autres personnages présents dans la scène. Et puis cette capacité à faire des plans que les personnages puissent habiter.

Première fois (ça devient rare, les premières fois au cinéma), je crois, que je vois l’au-delà représenté, mais vraiment, comme quelque chose auquel « croire », c’est-à-dire comme une réalité (physique, géographique, quoique étrange) et non pas comme une petite imagerie de principe, et représenté de manière si saisissante. On sait qu’on y est, on identifie instantanément, et pourtant, ce qu’on voit, c’est bien un paysage de la Terre. Mais dans l’instant, on sait que c’est la mort, donc l’endroit d’où parle la mère qui vient de partir. C’est extrêmement troublant d’avoir trouvé l’équivalent visuel de ça, d’autant plus que sans raccord, la cinéaste, dans le même plan, parvient à y adjoindre l’amour, la scène d’amour des deux adolescents, nus sur le sol.
L’agonie de la mère est une longue scène incroyable, époustouflante. à vitesses et émotions, rebondissements multiples. Et justement là, paradoxalement, c’est toute la vie bizarre qui passe, aussi bien la vie des personnages que celle du film, des acteurs, de cette organisation étrange qu’est un film.
Quels gestes sûrs, de la part de Naomi Kawase.
Still The Water, dont je viens d’apprendre que le titre original serait à traduire par « Deux fenêtres ».

*je lis justement par la suite un article sur internet, à propos de ce film, un de ces petits articles génériques et rachitiques, qui se suffit à lui-même, qui pourrait être plaqué sur tant de films, et toujours (et ne jamais) « marcher ». Le type ne voit pas le film, il le « pré-voit ». Ça me met dans une colère, mais une colère d’indifférence.