intempérie, beautés banales


J’aime bien regarder, peut-être les jours d’intempérie, cette espèce de laideur invisible des choses. Les gens ont sorti leurs plus laids parapluies, tous pleins de divers motifs criards, écueils de l’imagination que je peux contempler d’en haut sur cette jungle glissante. C’est très beau en rythme avec cette sensation de perte qui griffe. Vu d’ici c’est le film idéal, c’est-à-dire le film qui ignore qu’il est regardé. J’essaie de retenir l’attention de quelqu’un, mais c’est impossible, personne ne regarde vers le haut. Pourtant moi il m’arrive de regarder vers le haut, depuis la rue, si quelqu’un par hasard me cherchait, m’adressait un signe de connivence. Avec la nuit qui tombe progressivement sur le trottoir apparaît comme une sorte d’empreinte fantastique, l’ombre d’un masque de justicier. C’est l’ombre d’une enseigne, eyewear. J’écoute une symphonie électronique anémiée faite de glitches, d’écho de passé. Par la fenêtre, ma vue se brouille, à moins que ce ne soit l’inverse. La rue est trempée, trempée, à se demander comment elle tient, et des gens se séparent, jusqu’au lendemain ou à jamais, on ne voit pas très bien. Des lumières mobiles, des hésitations, des chips qui ont un léger goût de sang. J’aime bien cette tromperie sur la saison, le volume que prend le son des véhicules qui tracent les rues. Tout est hypnose à qui veut bien l’entendre. 

épaves délavées (beautés banales)


2015-0619_01038 je regarde des photos de fêtes où je ne suis pas, où je n’ai pas été. passées, trop vieilles, déjà trop lointaines.
c’est ainsi quand certains soirs on n’a pas d’âge.
mais la bande-son qui passe, qui tourne autour de moi — comme ces panneaux lumineux en haut des immeubles, semblant discrètement décrire le monde en différé —, ne colle pas, elle est bien trop mélancolique.
est-ce qu’elle essaie de me dire quelque chose malgré les sourires des noceurs ?

certains ont des costumes blancs, un peu trop grands pour eux. d’autres arborent un masque. le flash a écrasé à jamais les arrières-plans. la lumière dessine quelquefois, par pulsation, des objets incompréhensibles. ou bien c’est une cuisse aussi belle. et qui se palpe. on suit quelqu’un dans les toilettes. comme les gens riaient, souriaient ! derrière certains rires et les années se fait voir à l’occasion une incroyable cruauté mais généreuse et joueuse. d’aucuns préfèrent avoir les yeux fermés, se soustrayant ainsi par avance à mon propre regard.
du noir délavé surgit parfois une manche dont on ne saura jamais à qui elle appartenait, une matière de chemise qui ne se fait probablement plus mais qu’on reconnaît, un regard arrêté une seconde à l’endroit d’un corps délicat et qui s’est figé là, une pose maladroite qui, avec le temps et l’absence de regards, est devenue belle, inédite. les visages sont parfois déformés par la danse, ou par des mouvements très libres que plus personne n’ose faire.

je sens la lenteur de mon regard qui cherche à travers les images, qui prend un temps auquel ma volonté n’a aucune part. c’est comme si la machine de l’œil obéissait à la surface de ces visions instantanées et lointaines, qu’une transmission par courroie invisible se faisait entre elles. je ne sais pas exactement ce qui s’échange, mais il y a comme un troc de voluptés. je pourrais presque en entendre une infime mais avide vibration. mon œil vernit d’une fascination renouvelée ces figures oubliées, il se gorge d’une liqueur qui transfuse ainsi, brillante dans le peu de lumière, et qui résonne puissamment à travers les lamelles. comme un pianiste, posant sa toute dernière note dans une pièce noire, fait se déployer tout l’espace, où quelque chose devient palpable, visible.
parmi tous ces visages inconnus je tombe sur un visage inconnu qui du regard semble m’inviter, et me demander «est-ce qu’on pourrait recommencer ?», comme si depuis tout ce temps, il attendait mon approbation et ma venue.
je suis attiré comme par une main à travers une porte, comme par un aimant ; mais les aimants sont aussi des brise-âmes, n’est-ce pas.

beautés_banales, escalator


2015-0307_esc

beauté d’un escalator, figé. celui-ci est intérieur. une manière de désapprivoiser le vertige. je m’arrête à mon tour. j’ai l’impression qu’il n’y a plus rien, que telle une boîte de conserve le monde s’est vidé. j’ai l’impression cependant d’en percevoir le bruit fantôme, le roulement de sommeil. je ne sais pas s’il va se remettre en marche et m’inviter à monter, ni vers quel endroit inconnu où peut-être l’on m’attend déjà. ou si à l’inverse, une personne va s’y présenter et en descendre, se dirigeant vers moi dans ce lent et continu mouvement sans effort, robotique, tournant à mesure son visage à mon endroit et bouleverser mon mode d’existence par sa carnation, son vêtir, la parole qu’elle va m’adresser. c’est un silence où toute projection se dilue, rien ne se passe qu’une contemplation basse, secondaire, la conscience qu’il devrait y avoir autre chose me remplit d’une joie à son tour mécanique, en pause ; de courte durée, et qui menace de s’inverser à la peine. suis-je le seul ? devant un dieu d’entrailles. de marque oracle. où plus personne ne se toise. depuis combien de temps. un cadran doré. tout cela se passe sans moi. je ne pense à aucun agencement, ni à la complexité fragile de l’ensemble. je me retrouve comme devant un cerf en soir de campagne, son regard couvrant le mien. où êtes-vous ?

beautés_banales, paquet de carton


2012-1222-22-55-03Je n’avais rien à faire de précis, ce soir là, car ça allait être le repas de noël, le réveillon. Tout le monde ou presque s’agite, mais je n’ai qu’à traîner, c’est pour moi le jour le plus oisif de l’année, à rester devant les portes, les stations de métro, les pharmacies. J’étais parti faire des courses, comme les autres, mais pas dans le même rythme ; sans urgence, simplement pour imiter leurs faits et gestes ; je profite ainsi d’une sorte de solitude un peu fabriquée, composite, et surtout, j’observe ce qui cloche chez les gens, car c’est ainsi que je peux les aimer. Je voulais me frotter à leurs agissements incompréhensibles et enviables, j’aime bien emprunter les gestes parfois ; c’est le charme trompeur de l’horizon qui me bouscule.
Je me décidai à acheter des surgelés, car d’un coup les magasins allaient fermer ou manquer de stock, comme moi d’occasions, d’idées et de mots.
Mais il ne faut pas trop tarder, c’est l’heure où tout est pris de court, tout le monde s’est déjà retiré. Une femme devant moi à la caisse (visage et chevelure en retenue, air retranché, manteau épais en peau de vierge), avec un paquet de pommes de terre rissolées. Ce genre de paquet rectangulaire comme un pavé de carton doré, poids 450 grammes. J’aimais cette précision fascinante des grammes, mentionnée partout sur les objets. Mais le caissier lui fait remarquer que le paquet est déchiré : effectivement, un enfoncement en balafre court tout le long de la face principale du paquet. Blessure non pas superficielle mais déjà profonde, il est possible d’apercevoir les petits cubes glacés à l’intérieur, car ils n’y sont pas emballés par un sachet plastique qui doublerait leur protection.
Ils sont oui nus dans leur emballage de carton, et moi je suis juste derrière elle.
Il n’y a plus personne d’autre. Le mot rissolé m’avait toujours paru très obscène, comme une sorte de transpiration trop abondante en public. Je m’étonne : va-t-elle manger ça ce soir, jusque quelques pommes de terre rissolées ? Je l’imagine assise au coin de sa table de cuisine en plastique, en robe de chambre bleu-banal, rêvassant, comme dans un Matisse mais beaucoup plus cru. J’ai très envie de lui demander, mais bien sûr, je n’ose pas. Alors, elle vit probablement seule, n’a pas de famille. Tout comme moi, aucune urgence ne semblait la tenir.
Mais voilà qu’elle refuse la suggestion du caissier : elle ne veut pas échanger son paquet abimé, elle tient absolument à acheter ce paquet-ci. Sa réaction étonne tout le monde, c’est-à-dire le caissier et moi, qui ne disons rien. Je l’observe encore plus attentivement, j’aimerais savoir davantage de choses à son sujet, sa vie. Je caresse brièvement l’idée de lui proposer de dîner avec elle. Mais son visage me semble tellement escarpé, et elle ne comprendrait pas que je puisse être sans arrières-pensées.
Un instant passe sans se briser, et puis le caissier prend le paquet délicatement et fait retentir le bip de la caisse et elle sort. Je l’observe s’éloigner, avec en tête cette question qui m’obsède, cette déchirure de carton dont elle ne souhaitait pas se séparer. On peut parfois tellement aimer de ces choses.

Tout un mécanisme compliqué de rouages invisibles semblait agir autour de moi. Travaillant à me soustraire aux doutes, une musique se mit en route, transparente. La femme, qui attendait au feu rouge, traversa la rue quand le feu changea de couleur et s’éloigna, sans presser le pas, avec son paquet de carton tenu comme elle le ferait d’une précieuse pochette de soirée qui contiendrait toute son âme presque enfermée. Nous avions nos rôles, nous avions fait notre travail, qui ce jour était de nous croiser. J’avais toute confiance en la suite, malgré les apparences.