vendredi


Comme je n’en peux plus, des errances, je laisse mon corps immobile. Je suis comme pétrifié. Je ne sais pas si c’est un rêve ou une pensée d’abysses, mais je constate que la vie passe sans que rien ne se passe. Ni que j’atteigne rien. Un vieillissement, une immobilité menaçante et indépassable. J’aurais voulu plaider en ma ferveur. Remonter dans l’auto-tamponneuse. J’attendais du courrier mais la boîte restait vide, un cube de vide où tombait trop souvent mon regard en miettes. Je n’avais plus grand-chose à regarder, à me mettre. Marcher le long des arbres pendant la dernière demi-heure avant que le parc ne ferme. C’était ce que je faisais encore. C’était un effort pareil à la déglutition d’une boisson trop froide. Comme si j’étais le seul à connaître ces impressions désagréables. L’absence complète de gravité de toutes ces choses me privait de grandeur. J’étais entamé, mais comme un plat dont personne ne veut. J’étais un songe-creux dépassé, dépossédé, oublié et sans envergure qui longeait la crevasse du tragique sans jamais y verser. On ne pouvait remarquer ni ma beauté ni ma laideur. J’étais indigne dans l’indifférence et l’ignorance de tous. Je n’avais peut-être même pas de coeur, pas d’organes nobles et je l’ignorais, je faisais comme. Ce que je n’ignorais pas, c’étaient mes lâchetés et mes dégoûts, qui me tenaient éloigné de mes semblables. Ou qui les tenaient éloignés de moi, plutôt, par cette sorte d’instinct négatif et irrationnel dont seuls les humains sont capables. Je m’arrêtais de marcher, parfois, absorbé par une seule question : où donc allais-je déjà, et dans quel but, qu’est-ce qui m’avait mis en branle cette après-midi plutôt que de rester assis à fixer n’importe quoi. Je me sens arraché comme un arbre. Je n’ai rien à faire, j’ai simplement voulu faire comme tout le monde. Parfois, c’est plus facile. Ça glisse un peu mieux sur le bitume que dans ma gorge. Je n’ose pas regarder cette femme qui traverse. Elle n’a rien de spécial, elle n’est pas belle. Elle est juste attirante. Sa normalité, la couleur de sa vie. Elle passe sous le soleil et devant mes regrets, dont elle ignore tout. J’aimerais partager une boîte de conserve avec elle ; mais cette petitesse encore dont je fais preuve. Disons partager simplement un dîner de brasserie, ces brasseries parisiennes sans goût qui ponctuent la ville tous les deux mètres avec tristesse. Les gens se parlent, regardent leurs téléphones, la vie qui passe là est comme mise en scène pour un téléfilm qui ne démarre jamais. Je sais bien que les choses ne sont pas très gaies, mais les gens m’en veulent car avec moi elles sont pires. Ils m’ignorent donc. Mais peut-être est-ce parce qu’au fond, je suis meilleur qu’eux. Je me laisse aller à ce genre de complaisances avec moi-même quand il n’y a pas d’issues : je n’ai aucun scrupule à me mentir, au contraire. C’est la seule façon que j’ai d’enjamber l’obstacle. Comme est dur le devoir de renoncer chaque jour ; mais c’est peut-être bien, qui sait. Le fait de ne s’attendre à rien atténue quelque peu la chose, et je me laisse à ces quelques moments d’abandon.

Vedette

Porcelaine


Je peux passer des heures les yeux mi-clos à frotter l’un contre l’autre deux petits objets de porcelaine. Les ondes sonores de toutes les couches de la matière s’étendent dans l’appartement et parcourent l’espace pour venir se briser dans ma cage thoracique. Deux aiguilles de temps aiguës comme des ailes de rapaces me blessent l’intérieur. Bruit bas où le sens ne compte plus, rendu à son état sauvage. Je produis un mouvement régulier, de faible amplitude, en appuyant bien les deux surfaces que j’ai préalablement choisies. La matière est prête à se casser contre mon âme. C’est un travail de volupté assidue, de lente haleine. Objets fragiles entre mes doigts, je fais osciller leurs courbes l’une contre l’autre, usant imperceptiblement de fines particules de cette poudre invisible qui se répand dans l’atmosphère et dans mes poumons, et progressivement, je me défais. La plainte de la céramique que mes doigts semblent réveiller se diffuse, le battement de la porcelaine remplace le battement de mon cœur. J’extériorise ma vie, dans cette sexualité d’argile dure, plus cruelle que tout par son apparente douceur. Je n’entends plus rien que le moteur précis qui conduit cette machine de jamais-vu. Où que je sois et quelle que soit l’heure, le bruit recouvre tout, il recouvre les plaies d’une couleur nouvelle où je tombe. Dans ma main, ce n’est plus une tasse avec pour motif un branchage roux de nudité, c’est le bol-sein glacé d’une belle indifférente qui m’a donné rendez-vous au sans visage. Je reste grave et de la même lignée que ces masques sourds qui ont mille ans. Que les yeux automatiques des poupées. J’humecte de la langue la surface laiteuse de l’objet. La porcelaine se met à briller. C’est un assouvissement. Je passe en mode étanche. Les boucles tournent en moi en s’altérant à allure rapide et je ne suis plus que pensées détériorées, effilochées. Dans le cercle de lumière qui n’accroche rien, je vois néanmoins les pas de loup, les fermoirs de nos années-frange. Le vague souvenir de l’épaisseur de ton feuillage remonte, son goût de sucre artificiel. Mon saxe se durcit. Enfant déjà je faisais grincer mes dents contre les parois translucides d’une tasse ancienne jusqu’à emporter dans ma salive un morceau de terre cuite, le mâchant en secret et délicieusement, allant reposer ensuite la tasse finement amochée, allégée d’une infime parcelle. À chaque fois j’y revenais et la tasse se détruisait lentement. Journées de couleurs pâles où j’allais chuchotant explorer l’escalier et y abriter mes vertiges. Plus tard ce furent les fausses dents de femmes plus âgées que moi, que j’aimais sucer à même la bouche, révélées par de trop courts sourires. Mais les gens sont trop effrayants quand ils sourient, toujours à l’ombre des dépits. Le soir comme on dit tombe. Je reste de marbre. Je sens quelque chose sous la peau, comme un chevauchement des registres, je sens tout mon attirail de mensonges qui tremblote au rythme des frottements. Ce n’est pas encore la nuit, mais elle s’annonce pourtant comme un asservissement. Ma transe fragile s’interrompt. Minimal baroque aux yeux clos j’écarte les branches du palmier négatif qui me serre la gorge. Les feuilles du végétal moribond se balancent dans le vent. Un vent qui date comme ces étoiles mortes. Qui chante tout à la fois l’absence et la dévoration, musée étrange et pour personne.

20170504 quatorze fraises


certains jours j’attends juste l’épuisement, enfin je n’ai pas à l’attendre, il s’est installé d’un coup, je n’y pensais pas mais le voilà en visite, il est chez moi, a pris toute la place et toutes ses aises comme s’il était chez lui, mais c’est peut-être le cas, car ces jours-là, je suis qui, je suis quoi, oui je suis coi.

d’ailleurs je suis sorti, c’est peut-être lié. car j’ai erré sans réel but, les buts vagues que j’avais s’étant effondrés, il a plu, j’étais bloqué dans le quartier arrière où je ne vais jamais, sur la terrasse protégée à boire des cafés en attendant que la pluie cesse, et j’essayais d’éviter de penser aux fois précédentes où j’avais été ici, éviter d’y penser non pas par nostalgie ou regret, mais simplement parce que c’étaient des moments sans intérêts, bien qu’aux intensités très contradictoires.

j’y ai entendu cette chanson d’une chanteuse à la mode, et j’ai aimé car elle m’a donné l’impression d’avoir quatorze ans, pas du tout comme avec une chanson de l’époque qu’on réécoute, mais comme si j’avais à nouveau quatorze ans, me rendant vivante une sensation de ce présent-là, désormais si loin, quasiment hors de vue ; oui, c’est exactement une chanson qui aurait pu exister quand j’avais quatorze ans.

elles sont belles, ces cinq tomates presque noires et parfaitement alignées, ces quatorze fraises dont il en manque cinq, mangées debout tout à l’heure aux lèvres dégoulinantes, ces deux poires dont le vert illuminera ma chambre quand j’aurai éteint la lumière, et cet avocat d’un vert plus aristocratique qui se voue déjà au noir.

quant à moi, je me consacre à temps plein à mes inquiétudes.

20170416


il a plu. j’ai dû louper quelque chose. à peine ouverts mes yeux hésitent. à quoi, à se refermer ? non. à se poser. ils préfèrent traverser les êtres, errer. les yeux errants. je marche dans l’appartement en écrivant quelques mots. je mets un mot après l’autre comme je fais un pas après l’autre. pour tenir debout. et à qui je m’adresse. sinon qu’à un pauvre moi-même. et peut-être à un deuxième, un double. ou l’espoir d’un double. je ne sais pas qui. quelqu’un peut-être qui lira ces mots et m’emboîtera le pas. je ne me fais aucune illusion. je suis seul à marcher entre ces murs.

Voyagent / Ce qui traîne sur les lits


En pleine nuit, puisque c’est là que moi je suis, j’observe les gens voyager. Parfois, en quelques jours où j’ai peut-être à peine été faire deux ou trois courses, certains ont parcouru des milliers de kilomètres, et sont revenus à leur point de départ. Oui mais où vont-ils comme ça. Je pense à leurs photos, à leurs journées occupées. Je vois parfois, dans les regards qu’ils posent, qu’ils sont les mêmes qu’avant de partir. Certains changent, se laissent un peu là bas.
Je vois qui ils sont même quand je ne connais pas leurs visages. Il y a une Vénitienne de passage qui arpente, un vieux solitaire, une lectrice, une nageuse, une habituée des grands ensembles, un habitué des grands hôtels.
Je scrute les détails de leurs photographies, ce qui traîne sur les lits.
Ce qui traîne sur les lits. Dans les chambres d’hôtels, quittées toujours un peu vite car il faut libérer la chambre. L’effet impersonnel des effets personnels.
Parfois on reconnaît le même vêtement porté par quelqu’un qu’on a connu, ou à peu près, avec qui on a peut-être partagé une chambre d’hôtel un jour. C’était alors nous qui traînions sur les lits. Comme des chats pas tout à fait sauvages. Habillés seulement de bandes de lumière. Je regarde les photos des chambres et des lits. Certains ne sont pas encore défaits. Et pourtant bientôt ils seront ailleurs.
Et à part les preuves de ces voyages, on ne sait rien.

Des heures passent à attendre que la feuille de la journée soit feuilletée, froissée, déchirée. Certains se mouchent dedans et la jettent derrière l’épaule. Et nous ? Nous ne sommes rien ? Je ne sais pas, ni à qui poser cette question. Quand je me retourne, je me trouve être un loup suivi à distance par un agneau. On se regarde, on ne se décide pas, nous avons besoin l’un de l’autre. Et moi j’ai besoin de la nuit même si ça fiche un peu la vie en l’air mais c’est comme ça, c’est là que je soupire à l’aise. Je peux y accorder à l’ennui tout l’intérêt qu’il mérite.
Cela parce que j’ai toujours confusément l’impression que la journée me bafoue.
Plusieurs fois, je me lève pour regarder la lumière dehors à l’étage de l’immeuble en face à gauche en haut. En général, ça reste aussi allumé tard. Je ne vois que la lumière, je ne vois pas la personne. Belle lumière jaune d’œuf cuit, tombée de je ne sais quel abat-jour. Une belle histoire sans personnage superflu, sans parole, qui dure depuis des années. Dialogues de regards avec les lampadaires.

Une route étroite me porte vers le miroir de la salle de bain, ce grand classique dont on ne sait jamais comment il finit. Je regarde mon torse, plutôt que mon visage. Quelle besoin aurais-je de regarder mon visage, de tomber peut-être sur mes yeux fuyants, qui me fausseraient de toute façon compagnie. Où va cette veine qui descend le long du bras et qui dessine, peut-être, le reflux de ma volonté. Je me regarde le torse, le cou. En regardant suffisamment longtemps, on peut voir l’électricité.
Mode d’emploi de l’homme. Qu’est-ce que je rapporte (rien) et à qui ; quelle valeur. Le monde même absent me force à me poser cette question. Homme banal absent des regards et des lucarnes. Je regarde si l’eau ne suinte pas du tuyau qui vient d’être réparé. J’ai au poignet une marque rouge, et au verso, au-dessus de la paume, une marque blanche. J’ai posé ma montre qui s’arrêtera si je ne la porte pas dans les deux prochains jours. J’ai renversé de l’eau chaude sur le bois du bureau, qui dessine une carte, peut-être de l’Océanie car je ne sais pas quelle forme a l’Océanie.
À mesure que les heures déclinent, je tape plus fort sur mon clavier. Ainsi, je me tiens éveillé, je me tiens compagnie, ainsi le jour finira bien par arriver, comme les choses arrivent.

20170320 aletheia


juste écrire « litanie ». en faire un mot vide. les mots sont trop plein, plein d’un sens dont nous ne savons pas que nous n’en voulons pas. je veux chaque jour un mot de quatre lettres vide sur un mur vide. je commence la journée avec un oubli, l’oubli de ce que je voulais noter, il y a quelques minutes à peine. je pense que ça me reviendra, peut-être ; car nous sommes lundi. se dire le lundi « nous sommes déjà lundi », c’est un problème. mais dans quel cerveau vis-je. vis-je quoi d’ailleurs. je veux dérégler le temps dans mes phrases. je n’y aurais pas mis de moteur.

aux et demie des heures. le nombre de choses qui peuvent venir à l’esprit lorsqu’on se tient simplement quelques minutes devant la fenêtre ouverte, et de la musique en oxydation. les corpulences des gens qui marchent dans la rue. il y a du vent que je sens entrer à l’intérieur.
un enfant en face fait bouger les rideaux. il apparaît, suivi de près par sa mère. en face de moi pour des années, et si étrangers. entourés de vitres et à jamais.

20170312 n’écrire


je crois qu’il m’est impossible d’écrire allongé, ou peut-être est-ce sur le dos, ou bien si je ne suis pas un peu somnolent, s’il fait plus de vingt-quatre degrés ou moins de dix-sept, peut-être aussi le mardi, si quelqu’un d’autre est dans la pièce ou dans la maison, si je dois sortir, aller quelque part dans moins de huit heures, si j’ai quelque chose coincé entre les dents, si trop de lumière entre dans la pièce où j’écris, si j’ai embrassé hier mais pas aujourd’hui, si quelque chose bouge dans mon champ de vision, si je ne sais pas où telle personne est, si mon frigo est trop vide, si ma vie est trop pleine, si quelqu’un est dans un avion, si l’alarme d’une voiture sonne dans la rue, si quelque chose me préoccupe, si je ne peux pas oublier tout le monde, si quelqu’un m’a irrité, s’il y a des travaux, si je ne sens pas une sorte d’aveugle excitation minimale dans le ventre, si j’ai mes ongles même à peine trop longs, si mes mains sont trop sèches, si je sais qu’untel attend de ma part une réponse ou si je dois voir quelqu’un ce jour, si j’ai lu quelque chose de très beau ou de très mauvais, si je pense trop au bruit des autres, ou à l’indifférence à mon égard et si je n’y pense pas assez.