Anna Silver _ 27 _

dans la cambrure

J’ai rencontré Anna Silver pour la première fois quelque part aux alentours mal définis des années quatre-vingt-dix, sans doute en leur milieu. Je n’aurai jamais la mémoire des dates, exacte et précise, si absolue, d’un tampon ou d’un empilement d’agendas. Avec moi les dates se sautent à la gorge ou dansent serrées puis s’écartent vivement et ont disparu. Alors que je pourrai décrire avec exactitude l’esprit ou la marque du moindre détail de l’allure d’Anna Silver. Des vêtements le plus souvent monochromes, se fondant dans le diagramme de la ville où nous sommes chacun presque cachés. Une gravité presque indépassable, passant par la voix toujours rare et très placée, bien que fuyante, comme un peu courbée pour franchir un passage trop étroit. Des yeux qui, s’ils se posaient sur vous dans la foule, occasionnaient soudain le rapt de votre propre regard.

Nous échangeons peu de mots à notre première rencontre, les lieux et les circonstances ne le favorisent pas. Mais en fait nous-mêmes nous le permettant assez peu en général, cette situation nous va donc plutôt bien. Je dis nous, sans m’autoriser aucunement de parler en son nom, mais seulement en vertu de la petite embrasure qu’elle laisse à la porte en angle entre nous, entrouverte quelques instants de courants d’air assez allés à la fraîcheur des soirs.

Premier éclat d’une rencontre, laissée à l’énigmatique exigence du hasard, et déjà définition d’un espace relié, un intervalle unique que nous reconnaissons d’emblée comme juste, et qui permet l’encouragement à aller l’un vers l’autre, à assombrir un peu tout ce qui nous passe autour pour aller au plus direct, c’est-à-dire à la traversée des apparences, à l’infraction envers l’ordinaire, le passant. Passée la première barrière, double, de la vue et de la voix, il faut, ou plutôt, il nous est offert de quitter le champ désordonné de l’étincelle pour nous établir plus durablement, et même encore confusément, d’une confusion qui restera comme précieuse, dans l’étendue plus déserte mais plus calme où se tient notre rapprochement.

Impression durable et à demi-mots d’être deux pièces de puzzles égarées, — abandonnées des autres toutes agrégées les unes entre elles, — sans doute en trop et ne s’emboîtant pas, néanmoins tentées, séparées, jumelles pourtant, s’observant, se prêtant non pas des intentions conjointes, mais une communauté d’égarement dans l’expression. Si peu de mots, et pourtant sa voix reste ce dont je me souviens le mieux. Elle marchait toujours assez vite et voyait tout. Des connaissances à moi, l’ayant pourtant à peine entr’aperçue, et par coïncidence, me demandent encore de temps en temps de ses nouvelles, ce qu’elle devient. Parfois des émissions de radio nocturnes et indéterminées (quelquefois en langue étrangère) me font penser à elle, mais je ne le leur dis pas.

Présence muette mais tenace Anna savait s’effacer d’un coup d’aile invisible, d’une démarche forte et décidée, bien que parfois elle ne sut pas toujours vers où ni vers quoi elle se dirigeait. Je ne posai jamais de question, moi qui avais toujours tant de mal avec celles des autres ; je pense que cela ne lui déplaisait pas. Elle continuait des repérages incessants, et parfois au rebours d’un film on comprenait ce qu’elle mettait tant de temps à trouver. L’état de recherche permanente, c’est d’ailleurs ce qui semblait l’encourager à continuer sa route.

Je ne me souviens pas de quelle manière, de loin en loin, nous avons pu nous revoir, les quelques fois où cela fut. Je n’ai plus souvenir ni traces de lettres, de messages téléphoniques ; je crois avoir peut-être un télégramme dans le fond d’un tiroir, mais j’évite de vérifier, de peur d’avoir des doutes sur l’existence même d’Anna s’il n’y était pas ou plus.

Rien ne justifie davantage que l’absence de mots pour sceller une rencontre. Toute nue elle se tient ainsi en haut de la pente, surplombant mais offerte, sans prendre d’avantages ou de détours. Prête à sauter, à l’accueil du gouffre. En fait nous ne parlions presque jamais, en tout cas de nous, mais au-delà de ça quantité d’histoires fusaient. Car parfois Anna était prise de parole. Anna était dans cette contorsion. Le silence entre les histoires. Tous ses films étaient déroutants. Comme des sentiers uniques qui soudain, à l’escarpement, se divisent, contre toute attente.

Ses rencontres se mêlaient à ses projets, souvent elles en étaient les uniques initiatrices. Seuls des détails très précis le signalaient dans ses récits. Je pouvais alors de loin en loin, cela à deux ou trois reprises seulement sur toutes ces années, considérer l’écart de leur réalisation de ses projets, passé au tamis de ce qu’elle avait pu en dire. Je pouvais reconnaître des personnes dont elle m’avait parlé. Ces réminiscences ne se faisaient jour brusquement qu’aux moments où je pouvais découvrir ses travaux, comme un message de ce que ses intentions, du moins leur part la plus importante ou émergente, étaient bien arrivées à destination. C’était un peu comme si l’on me donnait de nouvelles d’un ami. Alors à mon tour je lui envoyais une petite carte, avec juste un petit train de mots et le plus souvent sans verbe.

Pas de bijoux, peu d’affaires, rien qui n’alourdisse la marche. Je croyais comprendre qu’elle avait de la difficulté à rentrer dans la peau des autres, alors qu’en fait elle se sentait trop perméable à leur existence et devait se contenir. Je le compris en l’observant un jour parler à une tierce personne qui se trouvait avec nous. Anna était entre nous, j’étais sur le bord de la plus courte barre du L que nous formions. La discussion se passait entre les deux autres, et moi je faisais passer mon attention flottante entre elles et le monde autour. Alors je vis, entre les séquences imparfaites qui animaient l’atmosphère, cette personne s’abandonner progressivement, lâcher avec soulagement le trop de lest d’une histoire à elle, quelques parts de sa vie cognée. Et parallèlement au rythme de mon œil qui suivait en même temps de loin les scènes de comptoir, j’éprouvais avec force car par ricochet l’espèce d’effet d’attraction que pouvait sans un mot engendrer Anna, dans le reflux, et qui transformait imperceptiblement son visage, qui le faisait ressembler à celui de son interlocuteur, comme un visage devenant miroir, renvoyant les signes.

 

Je la revoyais ainsi de manière très espacée; elle était toujours bienvenue ; ses déplacements apparents et géographiques n’étaient que les signes extérieurs de ses déplacements à elle, en elle. Elle avait une certaine hâte, un désir à s’arrêter, à se poser, bien qu’elle sut que c’était improbable.

Lorsqu’elle repartait on se disait toujours qu’on ne reverrait pas avant longtemps sa mine clandestine.

 

Que dit une figure déjà absente ? Qu’elle va, toujours à contresens. Qu’elle va et que personne ne peut la suivre, comme la lave.
Elle est encore là mais ses coordonnées déjà se déplacent, changent de fuseau ou de champ, ne nous regardent plus bien que nous puissions la voir encore. Plus que le reflet d’elle-même, cette figure est déjà offerte aux autres, alors que nous n’avons bientôt plus que son dos qui ira s’éloignant.

Sur un accord tacite je ne lui ai jamais donné de nouvelles de mon côté, nous nous sommes revus de par ses déplacements et les circonstances. Mais je ne m’interdis pas de considérer ces quelques pages comme un signe, Anna, la consignation des quelques impressions fugaces que tu laisses à chaque passage.

Parfois elle a comme un murmure qui vient du fond de la gorge, comme une prière sans destinataire ni même objet, arrachée, au recueillement sourd et presque animal, marquant un rythme qui correspond à une saison intérieure et qui se superpose au réel, au paysage, en acte, s’en fait la figurante ou l’interprète. Mais ce murmure est aussi son cri, le cri qu’il cache, cri ravalé au terme de sa naissance.

 

Penser à Anna me rajuste au monde, elle me visite ainsi de temps en temps, lorsque je ne sais plus lire ce qui m’arrive ou souhaite m’accorder mieux aux choses ; je me la figure alors dressée sur quelque plateforme, à la fenêtre d’un train, dans le vent qui s’engouffre en nous en même temps ramenant l’air ambré chargé de fumées, prête à tendre les bras, à assaillir l’obscurité.