Anna Silver _ 23 _

Les survivants

Sans cesse non pas se cogner contre les vitres, mais quand même
Tenter d’y voir plus loin

ultra larges baies
solitudes dernières
silhouettes d’immeubles à peine tracées

Cette fois l’impression qu’ils sont les seuls au monde, suspendus dans l’hôtel moderne
(aux fenêtres qu’on ne peut plus ouvrir)

Anna décrit pour Daniel ce qu’elle voit par la fenêtre, rien d’autres que des voitures ; puis il la rejoint, chacun des regards ne se recoupant pas ; d’ailleurs ils ne regardent pas par la fenêtre mais font seulement mine ;

elle est trop fatiguée pour dire autre chose que oui souvent, il n’a pas la tête à percer des secrets ;

il caresse les fesses d’Anna d’un geste las, longuement ; Anna rattrape sa main qu’elle arrête avec la sienne et s’affaisse sur son épaule

elle veut se laver — il semble trouver que c’est superflu ;
comme elle y va il se résigne, enlève son imperméable, condamné ;
il reste un moment à la fenêtre les bras ballants, dans l’abandon ;

le temps passe différemment, comme décanté, à l’abri du monde

il reste seul, pour la première fois Anna est absente, un peu éloignée de l’action ;

alors il commence à faire le récit ses drames
le mal qu’il a de plus en plus à faire semblant, à assumer son rôle d’homme qui compte

j’ai failli donner ma démission trois fois cette semaine
on se bat vraiment contre des moulins à vent

avec Anna il n’a pas besoin de simulacre
ni de se retenir de compter ses mots

et puis à quoi bon
on naît on mange on boit
on baise quand on peut

on meurt

il est face à la fenêtre et détaille, parlant à voix haute alors que personne pour l’entendre ;

j’ai vu un avion

et puis Anna est de retour, à la fenêtre, mains dans les poches de son peignoir blanc

le téléphone sonne, ce n’est que pour demander l’heure souhaitée pour le petit-déjeuner ; sonnerie violente, répétée, bruit du combiné aussi qu’il décroche avec force
pendant un moment j’ai eu peur qu’ils m’aient trouvé

on a senti l’angoisse dans sa réponse à l’interlocuteur invisible, puis le soulagement tout de suite évaporé, reparti

tu sais bien qu’on n’influence pas le cours des choses
on est pris par le mouvement le mouvement vous entraîne

Anna, maintenant dos à la fenêtre se retourne vers Daniel et l’écoute,
saisie par cette dernière phrase ;
elle se retourne lentement comme magnétisée, pointe d’attention dans son regard, toute sa vie concentrée sur cette visée, et les mots qui l’ont suscitée
(dans l’œil d’Anna l’idée qui passe d’une révélation)

tu sais Anne
parfois je me dis que je devrais arrêter de payer mon loyer mon téléphone et
et puis disparaître

déterminé dans son désespoir
Daniel assis au bord du lit qu’on ne le verra plus quitter

je peux pas m’arrêter de travailler
quand je m’arrête un jour, le dimanche par exemple je suis pris de vertiges

présent permanent de la catastrophe

et puis en même temps je me dis qu’il faut faire quelque chose pour que ça aille mieux
enfin une vie meilleure et tout ça

et quand je me demande ce que serait une vie meilleure pour moi par exemple je n’arrive même pas à me le dire à me l’imaginer tu te rends compte

de nouveau de sa voix plus basse
raconte le chaos d’un ton limpide
et puis tu sais j’ai l’impression que tout ira de plus en plus mal
que le prix du miel, et du lait enfin le prix du bonheur sera si élevé qu’il va se passer quelque chose
peut pas continuer comme ça
je me dis ça tout le temps

s’éraille un peu
ça me prend surtout quand je me rase
le petit bruit de rasoir, on n’arrive à ne plus penser qu’à ça
les idées peuvent s’envoler tout va très vite
s’enfonce
il va se passer quelque chose, et ce sera bien

Le visage trouve d’instinct le chemin de la paume de la main
ah j’ai l’impression que je sais plus ce que je dis
la voix s’emporte
OUI CE SERA BIEN

puis se calme, s’élève à la hauteur d’un songe
Et les gens pourront
pourront écouter de la musique par exemple

qu’est-ce qu’il y a de plus beau que la musique

une voix de femme

On sait pas d’où ça sort une voix de femme
Tu veux bien me chanter quelque chose ?

Anna lui chante une chanson, en entier, très lentement, s’avançant un peu
(chanson d’une chambre à louer, de décor banal au cœur de la ville)

Et quand elle a fini elle va s’asseoir sur le bord du lit vers Daniel
apaisé pour un temps trop court
le temps indivisible de cette chanson

C’est très beau
— oui dit-elle comme rassurée et hors d’elle-même

Daniel continue de descendre, il s’allonge complètement sur le lit
Voilà
soupir de Daniel comme la vraie conclusion du chant
Bientôt on va faire l’amour
Et puis demain.
Et tu m’auras encore plus donné le goût de toi

— Oui mais de toute façon demain à huit heures trente tu seras au travail
— Oui,
il cherche la main d’Anna, qu’il extrait de la poche
il nous reste six heures et demie

— C’est peu,
et si on ne bougeait pas

foule de choses trop infimes, détails qu’on ne peut pas dire

— Mets-toi au moins sur moi
l’attirant par l’avant-bras

Anna passe de l’autre côté du lit et fait glisser son peignoir
se couche sur Daniel encore habillé.

Ils ne bougent pas
Le visage d’Anna disparaît entre le cou et l’épaule de Daniel

Mais lui a l’air de se noyer, il respire mal
Anna se rend compte de son malaise

— Mais tu trembles
— je me sens pas très bien tout à coup
Anna toujours l’étreignant d’un mouvement de bassin se lance vers lui
Il la tient par la taille comme un bois flotté, comme une preuve quand même, une raison qui ne se déroberait pas
ne bouge pas

ils ne bougent pas plus rien ne bouge

— tu frissonnes tu as de la fièvre

attends je reviens

Anna se soulève du corps meurtri de Daniel, comme un animal laisse son petit, ou sa proie.

>>Anna est faite de la nuit