Anna Silver _ 22 _

Habitacle

Les corps se rapprochent par nécessité dans l’habitacle de la voiture, tout à coup l’on est moins seul, et soudain avec Daniel Anna est moins en déséquilibre, comme s’il était plus à son image ; Daniel dans sa manière dégage une énergie faite de va-et-vients, de montées brusques et de redescentes, comme la boîte de vitesse qui cogne

et par là il occupe le terrain, il pousse à la réaction ;

Daniel, un désespoir actif, comme une manière de vivre
la seule concevable en fait

Et en mouvement, mais authentiquement désespéré

c’est comme si je ne disais rien

dans la voiture ils ne sont plus que deux masses noires de dos, avec au centre, entre elles deux, ce qui traverse et perce l’obscurité, ce qui arrive, quelques lumières vacillantes, une moto qui les dépasse, de simples zébrures aux couleurs passées, à travers le pare-brise ;

c’est comme s’il n’y avait rien

presque

Deux égarés ne sachant où aller, optant pour l’hôtel par dégoût du chez-soi
(voudraient-ils ainsi quitter leurs corps, ou alors est-ce encore le seul lieu supportable, à peine)

mais on roule on roule et on sait même pas où on va

soudain d’un ton plus bas, rendu nécessaire, comme au ras du sol et plus rapide, plus immédiat, passant presque au-dessous des mots
anne j’ai envie de toi
— oui

(il a dit anne)

et quand il dit j’ai envie de toi les masses changent, se déforment, car Anna après un temps se rapproche très près, fuse, et le caresse,

avant qu’il ne l’interrompe, et pousse le bouton de la radio.

La musique remplace des mots inutiles et disparus, introuvables, égarés eux aussi
(qu’est-ce qu’il y a de plus beau que la musique)
musique qui en même temps accuse la dureté, l’inéluctable du silence pendant le reste du trajet.

>>Les survivants