Anna Silver _ 17 _

L’inquiétude

Au centre du buffet de la gare, lieu de l’attente permanente
beaucoup de places vides, Anna et sa mère, s’asseyant, toujours encore au loin, entre elles

Derrière elles les miroirs, témoins muets des retours ;

Soudain un espace resserré, déflagration des évidences
Tu es une vraie femme
— oui depuis longtemps

Quelques tutoiements étranglés
tu es blonde pâle tu es belle regarde-moi
— j’aurais aimé être comme toi

le sable toujours remonté sans cesse engloutissant
tu me manques tu sais je n’ai personne à qui parler
— mais tu ne me parlais jamais

Tout ce qui ne se dit pas dans les déplis des questions.

Ce qui se dit, l’inquiétude,
se répète même
— mais tu ne me parlais jamais

l’inquiétude, ce qu’Anna a peut-être cherché à fuir mais qu’elle n’a su que retrouver, et qui lui va ;

Anna prend des nouvelles, son père, son frère, du bout des lèvres,
mais quelque chose en elle canalise l’émotion qui affleure, et qui se délie dans le triangle du visage, vacillant

Père dont semble peser l’absence, dont il semble que quelque chose de lui est passé en Anna :
Il regarde à l’intérieur de lui-même

Anna qui ne voudra plus rentrer à la maison, sans doute jamais
Restons encore un peu allons à l’hôtel tu veux
L’hôtel comme son allié perpétuel, ses formes toujours changeantes mais d’un même usage infini

Pouvoir de la parole à occuper l’espace, à convoquer l’espoir, à recouvrir
l’inquiétude
Enfin de toute façon cela ira mieux cela passera et puis il faut être courageux il faut continuer à espérer
et à côté l’aveu aussi simple de la parole tremblante, nous trahissant, cet aveu que peut receler toute phrase, dévêtue,
J’ai lu tous les journaux j’ai gardé tous les articles cela me réconforte

phrases auxquelles Anna ne peut répondre.

*

Et puis c’est l’hôtel, le lit, ses bords où chacune est assise, où Anna se déshabille, de dos, seulement visible par l’épaule qu’elle dénude, se cachant, pudique face à sa mère qui dit vouloir la regarder et Anna apprivoisée répondant — oui ;
mère qui essaie de faire durer chaque instant, ayant en tête le défilé des heures transformées en années, demandant à sa fille combien de temps sans qu’elles ne se soient vues du tout ; Anna arrêtant ses gestes pour répondre presque trois ans ;

et sa voix on le remarque maintenant est changée, elle est comme plus souple, intimidée, en présence de sa mère, et ainsi durant cette nuit elle le restera ;
— oui mais tu étais là (— Je ne serai pas toujours là — Si)

Anna énonçant encore une fois son besoin de téléphoner à l’amie, mais la chambre n’a pas le téléphone, et peut-être le sait-elle, et ainsi c’est à sa mère qu’elle va parler, se livrer, pour la première fois, parler de l’amie, l’amante, personne dans sa vie.

Anna s’est couchée la première, nue, attendant d’être rejointe.

Une lumière qu’Anna éteint, l’abat-jour témoin des hôtels un peu pauvres, objet prudemment allusif disparaissant comme tout le reste, le petit décor triste de la chambre s’évanouissant, et alors sa voix aiguë, presque à se rompre comme le bord d’un verre sous la pression, est prête à laisser en elle remonter le souvenir, pour sa mère en attente, en demande, Alors, raconte, d’une voix contrastant, étouffée, parfois à peine audible, à peine articulant les mots, pressentant que son enfant veut lui parler, dans le peu de lumière bleutée restant ;

Les voix sonnent comme si la pièce était nue, ou presque vide

Oh, tu sais, je vais tout le temps d’une ville à l’autre
et je rencontre plein de gens
parfois j’ai des aventures

Anna abrégeant les récits d’hôtels, d’aventures tristes, les impasses de ses déplacements, répétitions inéluctables d’accouplements mal expédiés ; ce qu’on laisse parfois faire à notre propre corps défendant pour chasser le trop plein d’être seul ; elle si souvent lâchée entre deux gares, comme deux repères d’un espace trop vaste, sans fin même, gares ne bornant plus rien au final même se perdant de vue l’une l’autre, et la laissant égarée, sur des frontières floues comme veines ouvertes ;

Et, réitérant le principe de la rencontre, ses multiples revirements, un jour, un soir d’abord comme les autres puis s’infléchissant à mesure, à des vitesses décalées, détachant les événements, les démasquant ;

Elle est venue me voir je lui ai parlé de moi

comme en écho de cette nuit même

Une personne se distinguant des autres, une femme avec laquelle rester,
Tout semblait fermé, la ville déserte, on ne voulait pas se quitter
Les cafés fermant les uns après les autres, l’enchaînement, ville déserte, comme avec sa mère l’instant d’avant ; alors le retour à l’hôtel, ensemble

Partage d’une insomnie de paroles se poursuivant en baisers, en étreinte, initiée par le hasard d’un premier contact, sur le lit,
alors on s’est embrassées, je ne sais pas comment c’est arrivé
d’abord un choc, un écœurement
je me sentais mal, c’était trop, je ne savais plus
et puis quelque chose l’a emportée plus loin qu’elle, un sentiment d’euphorie, un transport,
émergeant grandissant et envahissant la chambre ;
l’étonnement de ce que cela fut facile ;

Anna raconte au rythme d’une respiration inédite, formée à l’intention de sa mère, car quelque chose les lie, cette nuit, dans le récit de cette autre nuit,
Et elle le dit : et tu sais, bizarrement j’ai pensé à toi

Mère silencieuse, sachant écouter battre le pouls de sa fille,
Elle ne dira pas au père ce qu’il ne pourra entendre ni comprendre ;

pur présent d’une densité particulière, entrecoupé de pauses

— Et puis ?
— Rien, j’ai dû rentrer le lendemain.

Cette femme d’Italie qu’elle essaie de joindre, qu’elle n’a pas revue, cette voix qui reste tue, et pourtant toujours présente,
on se téléphone
l’amie du téléphone.

Le sommeil a fui.
Yeux ouverts d’Anna et de sa mère
Elles retrouvent ensemble l’écart exact, retraçant chacune une partie d’un même souvenir, quand la mère se préparait pour sortir, le soir, la laissant seule, lui déposant simplement quelques gouttes de ce parfum qu’Anna reconnaît depuis toujours, qui fait naître cette image à deux faces, deux versants d’un souvenir,

et les yeux toujours grands ouverts d’Anna dans son lit quand ses parents rentraient,
réminiscence suspendue,
traversée des années jusqu’ici.

Puis, un enlacement, et le bruit d’un train.

>>Savoir quitter