Anna Silver _ 16 _

De loin

Relais du bruit du vent, venant de loin, qu’on voit dans les cheveux d’Anna descendue sur le quai, train bleu-mouillé ; train de Moscou, venant de loin ; Hans à la fenêtre du wagon ; et Anna se mettant en marche, c’est un peu comme si le train lui opposait son propre déplacement, un court instant on peut avoir l’impression qu’il démarre en effet en sens contraire, mais non, Anna seule ; regard pour Hans à la fenêtre qui fait un signe de la main, sans plus de réponse que ce regard bref ; Anna Silver comme toujours passible de rester une énigme.

Encore des escaliers à descendre, nuit sans fin de l’Europe qui s’étend ; Anna s’engouffre.

Une gare en sous-sol, comme une salle des pas perdus,
le lieu exact de l’attente ;
carrelée, rappel de chaussures claquantes, résonnant de toutes les personnes passées là; Anna s’avance, prudente mais prête à la secousse, appréhension nous ne savons pas, plutôt saisissement, attente un peu nouée ;

Son visage de face, cette fois, bouche entrouverte ; elle l’a aperçue au loin, sa mère, silhouette en manteau, fichu sur la tête ; la femme fait les cent pas, rapidement, impatiente ou anxieuse ; Anna s’est arrêtée de marcher, peut-être sans s’en rendre compte. Qui est là de l’autre côté de cette salle à peine fréquentée, aux larges colonnes où se manquer ; une mère ; il faut presque se le répéter, consigner l’aspect extraordinaire de l’événement qui se déroule dans le plus grand silence ;

Il semble presque qu’Anna pourrait partir, s’éclipser discrètement derrière une de ces colonnes, par peur, par désir de ne pas décevoir peut-être ;

mais un sourire dont la cause nous restera inconnue efface cette crainte ;
souvenir d’un lien ; qui se dira peut-être plus tard, ou restera dans
la tombe d’un silence trop long

En face d’elle sa mère s’est enfin arrêtée de marcher, d’attendre depuis des années, figée par la vision de sa fille qui cette fois est
là ;
quelque chose saisit d’effroi les deux femmes un instant,

puis Anna se met en marche et traverse l’immensité qui les sépare ; mais c’est sa mère qui véritablement du bord se jette, elle se serre au cou d’Anna qui ne lâche pas son sac ; sa fille qu’elle embrasse, à laquelle elle réserve un chuchotement au plus près de l’oreille ;

*

nous les voyons de loin, distance au-delà de laquelle quelque chose ne nous regarde plus, tout à coup devenant étrangers, dans l’ignorance de ce que sont les premières paroles, le rapprochement dénué et élémentaire entre une mère et sa fille, les premiers mots échangés comme clés qui nous échappent ; un long premier temps dont ne nous parviennent que quelques gestes impénétrables, à distance, avant que sa mère ne prenne Anna par la main et l’emmène.

>>L’inquiétude