Anna Silver _ 13 _

Dans le train

Ces trains qu’on attrape.

Obstination à partir, à revenir aussi, (toujours cette question cruciale de revenir), peut-être qu’en notre absence les choses auront changé, par quel prodige,

Les trains transportent des gens entre
Réfugiés, épaules contre épaules, chapeaux de fourrures, déplacements difficiles, on ouvre une fenêtre pour faire un peu de vide à un visage enclos

Il y a peu de place, il faut s’en faire une, puisque de toute façon on n’en a plus,
De toute façon il faut bien vivre quelque part

on s’asseoit et puis on se lève, on n’est pas sûr de rester, d’être au bon endroit, d’y trouver quelque part, un morceau à soi ;
gens qui sont partis pour un ailleurs, retrouver quelque chose
peine perdue

Anna parcourt la rame, elle se mêle aux voyageurs, elle laisse dans son sillage la conviction du déplacement

Fouillis des sorties de ville, substitution d’un blockhaus à une église
L’express du soir s’élève comme le long d’une rampe qu’on suit, longuement, peut-être un pont

marche du train,
comme peut-être le seul reflet du mouvement de sa pensée

ralentissements, arrêts indéchiffrables en périphérie, comme si l’on n’avait pas encore accumulé assez de force, de certitude ; enfin re- départ, sous-stations rythmant la nuit de voyage, dans l’intermédiaire de noms énigmatiques gravés sur des plaques d’émail

Le train se sépare

Une autre voix se distingue sur fond de la longue colonne de chariots.
Anna est rejointe par un homme en imperméable, entre deux âges, qui a glissé dans le couloir du train où Anna debout guette le dehors ; et la conversation, commençant sur les images d’un quai peuplé d’une poignée d’hommes en blouse et en demi-teintes, cette conversation est intime, on croirait qu’elle est le fruit de deux amants, quelques fragments de phrases et de questions, d’un ton de voix relâché,
comme si les deux interlocuteurs étaient allongés côte à côte ;

on parle sans précipitation, laissant du temps, laissant le quai se vider, comme préparé pour le début de la nuit, le drap qu’on soulève

ils sont face à face, puis un peu plus tard ils seront côte à côte, dos à la fenêtre dans le couloir du train
se frôlant par l’attache de l’épaule.

Accorder son rythme au déplacement du convoi reparti, à l’autre voix jaillie, parlant déjà avant d’apparaître existant hors de toute incarnation. La préhistoire de l’homme du train est tout entière dans sa voix, nocturne. Pour lui aussi, il raconte ; il a traversé les langages et les pays, ne se reconnaissant vraiment dans aucun pour l’instant.

L’impromptu de la rencontre ne heurte pas, il n’y a pas de curiosité pas de méfiance ; seulement une soif de connaître l’autre, de l’approcher même incomplètement, sans le restreindre ou le soumettre, soif motivée par l’impatience vitale de l’homme voyageant, par l’abandon d’Anna,

et l’absolue liberté de deux inconnus retenus par rien.

Hans (mais ils resteront dans l’ignorance des prénoms) capable de tout quitter, en quête de sa propre vie, aussi léger que grave dans la remise en jeu de celle-ci, prêt à perdre et confiant dans la suite, dans la place qu’il compte trouver, ici ou là,

après avoir beaucoup marché, après une recherche aux quatre coins du monde, et sans le dire peut-être après avoir failli s’être égaré définitivement ;

et maintenant vers Paris où il veut vivre, après cinq autres pays, sûr que cette fois ce sera le bon

Suppositions et désirs brouillés, quant aux destinations, aux voies empruntées
On dit que… / … on le dit / peut-être… / … peut-être

Anna demeure dans une écoute vague, mais disponible, elle relance en reprenant quelques mots ou acquiesçant, à peine en retrait, comme un plaisir à accompagner l’histoire de l’homme par ses demi-sourires, ses réponses brèves et blanches ;

le plus souvent le regard dans le vide, mais parfois le regardant intensément, sans qu’il ne s’en rende compte ;

À un moment une jonction se fait presque, entre eux deux, lien non plus tissé de l’immédiat, mais venu du passé, du nom d’une connaissance à Bruxelles peut-être en commun ; puis le doute s’éloigne, rien ne peut les lier que le constat de leur présence simultanée, leur désert réciproque ;

Détails dont il ne se souvient plus, parole en sommeil
grandes et belles choses
Bruits de craquements dans l’hémisphère sud,
aussi une île, seul,
puis son propre pays, trop peuplé et la lassitude face à toutes choses

et maintenant
l’Hôtel des Grands Hommes nouveau point de départ pour un homme errant.
Voulant s’arrêter après un long chemin de pays en pays.

De femmes éloignées, en une femme à approcher, espère-t-il, calme.

*

Les voix tout le long sont en lutte, contre l’envahissement limite des bruits alentour, une lutte qu’elles ne cherchent pas à gagner, à aucun moment ; combat qui s’est perdu lui-même ; difficulté à couvrir le bruit confus du train, bruit sans cesse divisé, s’expulsant de partout, jamais égal, ne se ressemblant pas mais au contraire dissolvant toute identité, jamais pareil au long de la conversation d’Anna et de Hans, en même temps comme protégeant leur immersion, bruit nécessaire de la vie qui passe autour et à travers, juste échoïsée et réfractée pour faire de leur rencontre une chambre close aussi bien qu’une foulée et un vertige ;

Et puis c’est le ralentissement, l’épreuve de l’arrivée, l’étape suivante pour Anna qui doit y retrouver la mère qu’elle n’a pas vue depuis si longtemps, qui lui a donné rendez-vous par message arrivé à la réception de l’hôtel à Essen ; les panneaux qu’Anna guette à travers la fenêtre, Brussel Nord, Brussel Centraal, Bruxelles Midi, annoncent progressivement l’approche, décomposent le mouvement, comme un retour en arrière à une vitesse toujours moindre, décélérante, peut-être saisie par un resserrement au cœur, un grincement sur les rails ; à bientôt le moment de descendre, de se remettre en marche, d’aller vers ce qui tendra les bras.

>>Vitres