Anna Silver _ 12 _

Ida

Prise dans la cohue de l’escalier qui mène au quai, Anna ; comme devant toujours se mélanger à un moment à l’anonymat, pour pouvoir à un autre moment se décaler et exister ;

Ida l’a rejointe sur les marches, elles sont ensemble dans la précipitation des voyageurs, elles mêmes doivent faire vite elles n’ont que peu d’instants pour parler ;

Ida, revenue en Allemagne
cette peur d’être rattrapée, par le temps
paquet sous le bras
Alors maintenant c’est presque comme si on n’avait pas quitté l’Allemagne

presque

Ida embrassant, saisissant à deux mains, donnant un colis emballé, un cadeau, qui pourrait être une écharpe, ou un vêtement conservé précieusement pour telle personne, dans l’idée la plus juste qu’elle s’en fait, mais qui ne coïncide probablement pas tant elle ne concerne que sa propre logique

vêtement peut-être démodé, remis à flot,
portant malgré tout l’odeur d’un disparu

Revenante en Allemagne après les chaos, cherchant à raccommoder mais sans pouvoir oublier les douleurs, tout ce qui tire entre les coutures qu’elle bâtit
Souriante toujours aux yeux tristes, parlant en dessous de ce qu’elle dit ;
Trouvant des raisons à sa vie d’après
tu sais il ne faut pas penser au passé
on n’avait quand même plus de famille là-bas
la plupart sont morts et les autres sont dispersés

est-ce que tu as des nouvelles de ta mère, tu lui écris quelquefois ?
Ida amie de la mère d’Anna ;
tu sais que je la considère comme ma sœur, elle m’a dit qu’elle pensait beaucoup à toi
— est-ce que tu es venue pour me parler de ma mère ?
Anna S. en-dehors, décentrée, fuyant les origines ou plutôt les ayant quittées depuis si longtemps, qu’elle ne se reconnaît pas toujours elle- même ;

— J’ai faim
douceur inquiète d’Anna presque enfantine, un laisser-aller, chuchotement, une impulsion du corps libéré, parlant de lui-même,

passagère

— Il faudrait que je téléphone

Diverses nécessités à l’œuvre, comme celles agissant les gens qu’elles croisent, énigmatiques et hâtifs courant les uns vers les autres souvent sans se voir

Litanies d’Ida
plaintes d’une femme qui sinon se tait n’ayant plus à qui parler, ni la force, restant assise parfois des heures dans le noir devant la table ; reprise et soutenue par les choses qu’on trouve toujours à faire
Envieuse sans trop y croire d’Anna
Tu sais moi aussi j’aurais bien eu envie
Tu vas à gauche tu vas à droite toujours en train de voyager

Ida la mère d’un homme, quitté deux fois ;
Tu sais je ne veux pas être indiscrète
Tu sais que mon fils est là et qu’il t’attend, je te le demande encore une fois, pour la dernière fois, si tu veux épouser mon fils
Pourquoi est-ce que vous vous écrivez si vous ne vous aimez pas
Tu dis oui et puis après tu pars, et on ne peut plus te trouver, on ne sait plus où tu es pendant des mois
bruit d’un train qui frotte, montant d’intensité puis meurt reprenant en fond les données, brouillage peut-être, peut-être la version de ce qu’entend Anna

Anna ayant rompu ses engagements

C’est déjà depuis longtemps oublié alors que tout montre le contraire pour cette mère comme déçue elle aussi peut-être davantage que son propre fils
Ça ne se fait pas sans dire rien ni pourquoi

Et puis tu sais quand les parents sont morts et qu’on n’a pas d’enfants qu’est-ce qu’il reste Rien sinon il reste les enfants Tu sais ça ?

sait-elle

Souffleries et sifflets brefs par-dessus ses phrases longues. Promesses d’amour non tenues, d’amitié à peine
Alors ? espoir soudain

J’espère que tu ne te décideras pas quand il sera déjà trop tard

— Écoute je te le promets, je vais réfléchir je vais voir je vais lui écrire

Ida et sa voix, sa voix comme marquée par le passé, sa torsade de malheurs greffés aux bonheurs, devenus souvenirs mal cicatrisés
Tu me dis que tu es contente je veux bien te croire tu as l’air

Ida occupée, préoccupée, son regard dans le vide qu’a laissé la guerre, les disparitions,
Voix comprimée par les regrets

Tout ça va mal finir, mal finir

Comme si l’époque était la même ou se répétait, comme si on était toujours en guerre : oui

Ida ne connaît pas la paix, du reste ; et en effet il semble qu’elle ne vieillira plus, que tout le monde disparaîtra sans elle, elle qui ne souhaiterait que s’occuper des autres, et ceux-ci partent, se taisent, s’évanouissent, petites traces aux coins de ses yeux fixes ;

Ida doucement se met à parler en regardant devant elle, elle s’adresse d’abord à Anna et puis elle ne fait plus que parler d’elle, comme toute seule, prise dans ses repentirs, ne bougeant presque plus que son visage concentré

son mari
Il était beau Un beau garçon tu sais

Entre les mots, blancs ; la place d’imaginer

Je crois que c’est la guerre qui l’a transformé

À qui veux-tu qu’il en veuille d’ailleurs

dans sa douceur toujours confrontée à la violence des autres

Quand quelque chose n’est pas à sa place il hurle, comme ça, pour rien
Sur le banc Anna se rapproche d’Ida
les bords se fondent dans le noir
Alors il hurle sur moi, mais je lui pardonne, je sais que ce n’est pas de sa faute
Et puis j’aime encore mieux qu’il hurle plutôt qu’il ne dise rien pendant des jours

n’ayant plus personne à qui parler de toute façon

Mais quand ça va pas et que j’ai le cafard je pense à mes débuts comme il était tendre et comme j’étais fière

Entre les phrases la place de regretter

Voix mi-basse, cachant l’essentiel en tout cas osant à peine se montrer, passant la tête au-dehors pour voir un peu
Une voix désertée cherchant à saisir quelque chose, à s’y rattraper

Et puis je pense à mes enfants

Il te rendrait heureuse
vous vous connaissez depuis si longtemps
et il te rendra heureuse

vous aurez de beaux enfants
et si tu n’as pas le temps moi je m’en occuperai
tu sais, je sais élever des enfants
Ida recouvre tout ce qu’elle peut, elle recouvre sa mémoire, celle de sa famille de son pays

Retours en arrière des attitudes, peurs enfouies remontant dans la nuit qui s’abat
Quelque chose regarde de loin du fond de l’histoire
d’autant plus inquiétant qu’on ne le voit pas

Des soldats se précipitent pour monter dans le train, une voix allemande emplit le haut-parleur et le quai de la gare, portes claquent,

Anna debout sur le marchepied de la rame — ne t’en fais pas, ne t’en fais surtout pas, tout ira bien, comme on souhaite rassurer quelqu’un sans trop y croire soi-même, sons de portières qui se verrouillent, séparation comme précipitée et toujours brutale d’avec qui malgré tout on est attaché d’autant qu’on ne le lui dit pas, comme deux réfugiées dans le crépuscule de l’entrelacs ajouré de la gare de Cologne, partant toujours, vers l’inconnu.

À contre-courant sur le quai Ida remonte le train.

>>Dans le train