Anna Silver _ 10 _

Bottrop

Malgré les vêtements légers il semble qu’il pourrait geler ;
un vent passe dans l’air trop grand, surfaces en plan, horizontales, mal délimitées ; Anna retient les deux pans de sa veste l’un contre l’autre fermés et écoute Heinrich, il tourne avec elle lentement autour de sa maison et de son histoire qu’elle écoute ; et l’histoire dure longtemps car elle part du père d’Heinrich, et des tulipes que son père mort à Stalingrad avait plantées ; maintenant c’est moi qui m’en occupe
Son père mort
Sa femme partie (avec l’amant) on sentait si bien qu’ils étaient attirés l’un par l’autre comme le fer par l’aimant
Son ami chassé c’était un ennemi de l’État ils ont dit
Heinrich seul avec sa maison, sa mère et sa fille
alors je me sens parfois un peu seul surtout que mon meilleur ami Hans lui est parti d’Allemagne

Et l’histoire dure longtemps car Heinrich enchevêtre les saisons
sans que l’on ait envie l’un de l’autre mais c’était pas grave

ils tournent autour d’un microscopaysage c’est ici que j’habite microcosmique et intime elle m’enroulait de son corps et c’était tellement apaisant d’être mêlé à elle à son parfum

La voix d’Heinrich serpente, traverse, voix qui boitille et emporte en même temps, inventant une mesure qui se suspend parfois en des endroits inattendus, dévoilant par là des détails mais surtout masquant de larges pans ;

repartant peinant à le rejoindre, ce point d’équilibre qu’il cherche à réinventer peut-être avec Anna, dont il ne comprend pas la distance ;

Avec sa manière de raconter par ruptures, les blancs dans sa parole qui cherche
tout avait l’air si calme
ou d’enchaîner au contraire

comme c’est elle qui est partie j’ai pu garder l’enfant j’ai été triste un moment et puis c’est passé

Mais Anna n’aime pas les fleurs
Ni ce qui ressemble à la banlieue
il n’y avait jamais de heurts jamais de cris

elle est presque déjà partie
tout autour passent les camions
alors pourquoi reste-t-elle, accepte-t-elle
bientôt ils rentreront dans la maison noire d’Heinrich pour un moment-masqué

c’était un ennemi de l’État
ils ont dit
Heinrich semble avoir tout perdu mis à part ce qui le contraint à tenir
moi j’habite là avec ma mère et ma petite fille
il est déserté et occupé par la présence de son ami
quelqu’un l’a dénoncé
son double chassé d’Allemagne on respirait le même air, on aimait les mêmes musiques Haendel et Mozart
on connaissait Don Juan par cœur
on le chantait en duo on faisait tous les rôles

qu’est-ce qu’il y a de plus beau que la musique

On se connaissait ah je peux bien le dire depuis toujours
Les pointillés distendus de toute son existence dessinent sa silhouette d’homme fragile
qui a perdu la voix de son ami
ah il avait une si belle voix mais parfois il devenait mélancolique et même je peux le dire désespéré c’était peut-être cela qu’ils appellent un ennemi de l’État
tenant son manteau sur le bras ne dissimulant rien
révélé par Anna n’ayant besoin de parler
homme en ruine dans l’Allemagne reconstruite
mais enfin vous savez Anna dans les années 20 en Allemagne il y avait des communistes
et puis il y a eu 33
du travail pour tous
une plus grande et plus belle Allemagne
ils disaient

Heinrich parfois si résigné que son regard en est oblique et comme percé, ouvert à cette grande tristesse qui peut s’offrir d’un sourire avant de tout engloutir
et puis il y a eu la guerre et un jour ça a été la fin de la guerre
des mots sur lesquels sans qu’on s’y attende Heinrich s’arrête, ménageant des à-pic et des dépressions

avec sa voix qui en l’énonçant tente de tirer des traits sur le passé

quelque chose ainsi d’indécidable, le sceau d’un doute
sur lequel passe sans discontinuer le bruit recouvrant de la circulation autour de la maison, incessante, habitant les pauses des paroles et condamnant le silence, l’accord

et il y a eu la paix
et un jour mon ami a perdu son travail et moi j’ai perdu mon ami un homme si bon
qu’est-ce qu’ils ont fait de mon pays je me demande ce qu’on va devenir
Anna répondant un oui

sonnant comme un espoir pour Heinrich qui très vite entre ses bras la prend et la relâche
enlacement trop court mais pourtant si solide

entrons maintenant ils nous attendent, ce geste de l’invite, si simple, dépouillé après sa confession, laissant là le jardin nu, ses tulipes encore sous terre en cette saison pâle ; l’homme sonnant à sa propre porte, Anna suivant derrière, hésitante, peut-être prête à chanceler aux pleurs retenus de l’homme.

*

maintenant les choses se décident après les moments terribles des faux espoirs, irrésolution condamnée, appel de l’horizontal ; Heinrich et Anna se tiennent de l’autre côté, du point de vue de la maison que l’une va quitter et où l’autre va rester,

figures vers un lointain qu’Anna va regagner sans équivoque, lointain dont on distingue la confusion déjà derrière eux

Heinrich parle sur le mode d’un présent sans espoir, pour Anna il appartient au passé déjà, elle-même déjà dans son propre futur immédiat ;

Heinrich se dévoilant avec précaution
Ma mère vous aime déjà ma petite fille aussi vous aime déjà toute la famille vous aime déjà à laquelle Anna oppose un seul mot un
— Non
ferme
quand il tend la main pour joindre le geste à sa parole

elle, ne voulant rien moins que feindre

au loin au bord une forme comme un moulin à vent

entre leurs silhouettes se faisant face se tient, dans la profondeur gommée du fond du jardin, entre leurs ventres même, une petite remise, comme une maison entre eux deux ; on croirait que ce petit abri est maintenu par leurs présences, l’un en face de l’autre, mais Anna se détourne est tout est déséquilibré, Heinrich doit tout porter seul ; il parle d’amour maladroitement, comme s’il ne comprenait pas qu’elle doit s’en aller, le laisser seul, comme il dit

*
désespoir à la mesure de ce que fut son espoir ; il la regarde partir le long de l’allée, puis enfin, ramène son visage du plus lointain au plus proche, vers son propre corps, camp, vers le sol.

Dans le fond déjà un train, dont le son se fait plus distinct que celui de la circulation anonyme ; Anna a quitté le perron de briques en deux mouvements saccadés décomposés ; elle quitte le champ pour gagner le fil de plomb renversé de l’horizon.

>>Gare de Cologne