Anna Silver _ 06 _

Roxy

Roxy cinéma dont on ne connaîtra que la façade un peu triste s’éteignant, air toujours déclassé des cinémas s’éteignant, noms toujours un peu périmés et atemporels des cinémas de partout, les Zénith, Excelsior, Lux Rex Utopia Palace, Eden Plazza Galaxy et Phénix Eldorado, noms de partout et de nulle part noms d’hôtels aussi, devant lesquels tous les soirs les lumières s’éteignent, ici le noir tombe d’abord à l’intérieur d’un hall qu’on n’aperçoit qu’à peine, et surtout dehors, Anna est sortie en compagnie d’un homme — les derniers à sortir — et le fronton prolixe de néons rabat son masque et son clinquant d’emprunt, passe à la fraude, comme si, la vraie nuit tombée et s’accrochant, ces lieux de fausseté de fausse nuit devaient faire profil bas; couvre-feux de néon crépitant ; sans doute l’homme est un spectateur attentif qui a écouté Anna, peut-être a-t-il recouvert de questions quelques blancs ; ils entrent maintenant dans un établissement où la lumière n’est pas honteuse ou tordue, lumière d’ampoule d’un beau jaune cotonneux, une brasserie allemande accueillante, abritant un temps de parole qui nous est retiré ;

les retrouvant pour la marche silencieuse, marche à deux où la ville fait résonner les pas, où l’on remonte le col ; dans l’appréhension et l’attente d’un après (une décision) qui se cache encore mais s’annonce ;

l’homme marche un peu derrière elle mais il revient vite et la dépasse sans qu’on ait l’impression d’un dépassement, cela se fait comme ça devant des volets clos ;

et puis maintenant les pas se sont accordés et claquent en même temps dans la rue vide parcourue latéralement, l’homme en pied attend Anna au bord du trottoir, nous n’avons pas vu son visage, que pourtant il approche d’Anna arrêtée près de lui, qu’il prend dans ses bras mais vacillant, elle surprise, nous ne voyons pas son visage, juste devinant son regard, son buste un peu relevé à contre-courant

comme si quelqu’un décidait pour eux

La marche est plus rapide pour que ne se perde pas l’esquisse de l’étreinte, il y a maintenant une destination quand il n’y avait encore qu’hésitation ; les portes électriques de l’hôtel peuvent se refermer sur eux, dans un bruit feutré d’accointance.

>>Heinrich Schneider

Roxy