Anna Silver _ 05 _

Téléphone

Anna demande qu’on appelle pour elle un numéro en Italie, puis raccroche et attend, attente concrète qui se fige autour de son objet, téléphone dans les bras; elle semble scruter tout ce qu’elle fait; mouvements discontinus, sans cesse retenus et relancés, tout en restant absolument concentrée sur leur envers ; les gestes en sont comme dé-liés ; le téléphone sonne : pour l’Italie deux heures d’attente ?, j’attends, nous sommes prévenus, il nous reste deux heures avant de la quitter, avant de savoir qui l’appellera, elle ; nous attendons ;

Anna fait le tour, salle de bains à carreaux turquoise et serviettes blanches pliées qu’elle effleure, Anna s’allonge ;

il y a un autre lit d’une place, à côté d’elle, inoccupé ;

l’attente s’impose à nous et occupe la chambre, prend ses aises, sans panique ; placard que d’un autre déplacement latéral elle ouvre, comme si toujours quelque chose se devait d’être ouvert, créant une petite rupture pour un temps au moins, pour l’aider à lutter contre l’obstruction des choses, contre toute entrave faite à l’échappée ;

Quelque chose ne va pas : une cravate reste dans l’armoire qu’elle retire examine et repose, supportant mal cette présence opaque, ou bien le sentiment de perte, d’égarement, d’oubli, car on sent bien que derrière tout guette l’oubli et qu’elle le sait ;

une cravate qui était peut-être à cet homme sur le départ, à la réception, buvant une bière sur un fauteuil en la regardant arriver et vers lequel elle aura eu un infime fléchissement de tête par-dessus l’épaule ;

une cravate gris-perle en soie peut-être en elle-même insupportable par son immobilité, suspendue comme seules les notes ;

déception d’apprendre en appelant la réception que malgré ce qu’elle a imaginé la cravate n’est pas à cet homme de tout à l’heure, gouffre encore plus grand.

Anna appelle maintenant Ida, une amie de Cologne, appel très bref, tout en tenant l’appareil entre ses bras serrés ; la conversation se passe très vite, rien ne se dit presque, sinon qu’on ne se verra pas,
faute de temps ;

et pourtant en raccrochant vole partout autour le regret, le regret notamment de n’en avoir pas dit enfin plus ;

comme après chaque action elle s’immobilise, peut-être fait-elle défiler quelque chose dans sa mémoire, peut-être prend-elle la mesure muette d’une renonciation.

Mais maintenant il faut annuler l’appel vers l’Italie, le repousser encore ; Anna est attendue ; on vient la chercher, elle est conduite, réception, ausgang, passant à nouveau les deux portes automatiques, encadrée par deux hommes, entrant maintenant dans la première nuit.

>>Roxy