Anna Silver _ 04 _

Handelshof

Anna entre dans l’hôtel, dans la ville allemande où elle est descendue par le train, Essen, par des portes qui l’avalent et la recrachent. Mâchoires verticales et fumées, les portes des hôtels sont automatiques, elles savent pour vous, besoin d’aucune volonté pour cela ; au contraire, l’hésitation serait même balayée, à l’approche, par cet automatisme, vous enjoignant dans un bruit hypnotique à vous avancer, s’il faut sans y réfléchir.

Les déplacements d’Anna sont des trajectoires directes et franches ; les gestes sont résolus car l’air perdu ne serait-ce qu’une seconde et tout vous saute au cou.

Chaque chose ici est à sa place et désignée par les panneaux de signalisation, l’accueil, le portier, l’ascenseur, ausgang encore, l’étage, en cas de doute d’un soir un peu trop noir ; elle est familière de l’indifférence des hôtels, elle peut y envisager de nouveaux visages et y déposer dans les coins d’anciennes espérances ; chaque chose est à sa place, méritant d’en être déplacée ; Anna est avalée et recrachée sans cesse, entre deux hôtels; entre les couloirs; passant des portes successives, celles qu’on voit mais aussi les autres, qui restent dans les marges, les portes dérobées.

Avec la clé de la chambre un message est tendu, comme un premier rendez-vous imprévu, presque menaçant, Ma mère m’a téléphoné, comment sait-elle que je suis ici, malgré le sac léger, malgré les blancs semés dans sa propre vie pour rester à l’écart c’est comme une valise à porter ;

C’est vous la réalisatrice lui dit l’homme à la réception, en détachant presque les lettres du mot, comme s’il avait peur ou se méfiait ; en tout cas pour rester à distance ; cela doit être passionnant comme métier, Anna tient au loin les phrases de convenances, elle bouge à peine la tête pour toute réponse, visage en triangle maintenant l’équilibre ;

est-ce qu’il y a le téléphone dans la chambre, déjà dans l’idée de renouer les seuls liens auxquels on tient vraiment ;

Anna S. parcourant les villes pour montrer son travail, allées et venues, projections un peu vaines ;
parcourant les villes pour en discerner les formes, et peut-être pour y distinguer les traits de son prochain film ;

essayer de trouver.

Elle rencontre toujours beaucoup de monde, elle est obligée de parler, tous ces visages ; alors pour se rattraper elle doit aussi beaucoup se taire et se retourner ;
dans ce cas il y a souvent, derrière, une fenêtre ; elle s’en sort ;

elle peut choisir de regarder à travers ou de lui tourner le dos, alors elle sent l’air lui révéler des choses, lui dire qui elle n’est pas, où elle va.

Anna Silver en est toujours au rendez-vous d’après,
elle n’a pas les yeux pour pleurer, trop préoccupée

Anna enregistre mentalement tout ce que les autres lui disent, peut-être ce qu’elle leur permet de se révéler à eux-mêmes,
mais on n’est pas sûrs, on ne sait pas vraiment, énigme du silence

(réticente)

ses yeux sont toujours ouverts même dans la nuit la plus tardive et la plus silencieuse, parce qu’il y a bien des moments où même les bruits s’arrêtent, se dispersent enfin, et Anna Silver leur subsiste perdure demeure survit.

*

Anna entre dans sa chambre d’hôtel, ou plutôt elle s’y est arrêtée immobile, main sur la poignée de la porte à peine refermée, peut-être prête à s’enfuir, se demandant si ces chambres sont toujours à ce point les mêmes, comme baignant dans un liquide invisible les conservant, attendant l’occupant suivant ; les mêmes objets et leurs variantes fatiguées, lit table réveil, armoire vide et cintres fins (mais sans cette familiarité qu’ont les cintres), autant d’éléments toujours les mêmes et toujours dissemblables, prêts à se jeter les uns sur les autres pour mieux nous confondre ;

et la première chose, le premier geste : ouvrir les rideaux puis la fenêtre, sans doute pour aérer, dissiper le doute ; mais aussi, pour le geste peut- être, comme on peut avoir besoin de s’étendre, de faire passer la tension d’un bras ou d’une épaule ;

mais aussi pourquoi cet acharnement des choses à rester dans l’ombre ou la pénombre, comment lutter ;
elle tire les rideaux, et se déplace en même temps, c’est le premier parcours dans la pièce ; rideaux emmenés par elle de dos, mouvement ample et latéral que l’on suit du regard ;

ces rideaux plissés un peu gris découvrant deux larges fenêtres, avec un bruit de machinerie, mécanisme irréprochable de crochets qui glissent sur leur rail, parfait contre-jour pour masquer les plaies dans la lumière jaillissant, à contrecœur, grise elle aussi.

Longueur, temps à lui de ce geste laissé à sa propre autonomie, se déployant dans la rumeur ; au-delà de la vitre c’est encore la gare, l’entrelacs, l’immense choix des possibles trajets en même temps que les chemins qu’on vous impose, guettant par-dessus l’épaule pour vous attraper, un danger de plus, jamais absenté ;

peut-elle anna-silver se tromper de train ? ;

Anna regarde par la fenêtre et un instant elle n’est plus que cette silhouette noire aux bords effacés, se tenant à quelques centimètres du dehors, son regard se versant à nous dérobé, silhouette devant un paysage en mouvement, dont elle enregistre machinalement des images inutiles, sans doute fatiguée du voyage et d’alterner les pauses et les stations, toujours tractée ou repoussée par une variété mineure de mouvements se répétant de semaines en semaines, depuis longtemps au dire de son visage lavé de surprises ;

fenêtre double ouverte aux bruits nous parvenant sans fin ; sans même enlever sa veste, et nous, attendant qu’elle nous montre un visage plus mouvant ;

Bruit de rail, fenêtre qu’on ouvre, et bruit de trains ; la gare n’est jamais loin, encore les trains, lignes définitives et fuyantes.

Anna ferme la croisée et les bruits cessent d’exister expulsés vers le dehors, nous laissant à l’inquiétude d’un prochain geste, retenu le temps qu’on peut. Il faudra que quelqu’un se trompe de chambre pour qu’Anna ne soit pas emportée encore plus longtemps, qu’elle puisse simplement revenir, tournant la tête vers cette intrusion, abandonnant l’extérieur, la vitre, son âme.

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