Anna Silver _ 03 _

Anna S.

Anna Silver, je ne la connais pas, ou si peu, on m’a parlé d’elle. Je dis son nom, parce que je crois la connaître, et aussi, pour m’en convaincre ;

surtout pour porter un peu son nom en moi, dans ma bouche.

Anna S. est faite de ses rendez-vous, et de ses rendez-vous manqués, des trous entre ;

elle pourtant si seule, il y a toujours quelqu’un à ses pas ou au-devant, quelqu’un à voir ou à reconnaître ;

souvent elle préfère les laisser derrière.

Anna S. est faite de ses rendez-vous, et pourtant elle ne demande rien, elle est seule, elle n’a que ses chaussures et un sac refait, et une voix qui est là quand même pour répondre ou s’éloigner ; « — anna » tout le monde s’échine à lui tendre son prénom comme une demande, de preuve, de consigner, comme pour l’attacher un peu, comme si prononcer son nom suffisait à lui faire dire ou faire ce qu’elle rechigne, ce qu’elle a toujours refusé, quitté ;

elle tire des rideaux derrière elle, ouvre des fenêtres, ne promet jamais rien, pour ne pas blesser les personnes qui ne sont pas aussi retirées qu’elle ;

Anna Silver est toujours d’un rendez-vous prochain, elle ferme la marche, elle est la dernière à sortir, d’une gare, d’une salle de cinéma, à se retirer d’une existence ; elle est la dernière à se coucher, à marcher dans les couloirs, à savoir ce qu’elle veut ;

la première à savoir ce qu’elle ne veut pas. (ni la première ni la dernière car si seule)

Images de grandes surfaces unies et étales. Murs, plaques, baies et bandes de terre où l’on va. Ou que l’on regarde de loin avec envie, dégoût ou méfiance. Indistinction fondamentale d’un regard porté vers le lointain, comme une coquille fermée, pris entre les attraits des lumières distantes et les feux les plus intimes.

Sans doute qu’au téléphone on ne lui répond pas ; Anna quitte le quai, prend la sortie d’un pas décidé, ausgang, à pas de machine à coudre dans l’escalier, seuls, loin du bruit confus des passagers précipités du début, pas résonnant à force de descendre, de s’enfoncer, battants aux murs du passage comme à nos oreilles, avertissement d’un chemin qui dure, comme une remontée de temps.

>>Handelshof