Anna Silver _ 02 _


Le quai

Souvent un train est au début des choses, train comme une phrase au milieu d’un silence ;

en fait un grand calme, quai désert, d’air un peu lent se déplaçant dans l’invisible, coupures des deux côtés des voies basses encore vides. Arrive par la droite un train qui s’arrête comme une aiguille qui ourle.

Les gestes des choses ont un air décidé ; un arrêt est un arrêt, ferme sans être brusque.

La précipitation veut bien prendre un aspect sage pour être plus efficace ; rien de chaud alentour, ciel bas et gris comme un échiquier vide et renversé.

Le quai de la gare, rambardes de face, est comme une grande mâchoire, soudain masse de gens déjà sortie du train, après l’arrivée, et déjà prête à quitter le champ, fondue en un seul bloc se précipitant à pas mesurés vers l’ausgang ; une personne se dégage, seule tête qui se tourne, de profil, à peine discernable au point qu’on ne saura pas d’où elle sort une fois que tous les autres sont descendus, auront disparu, avalés d’un trait par les escaliers de la sortie,

car à peine elle discernée, extraite du flot, les autres n’existent plus, au même moment indissolublement ;

restée seule elle s’éloigne vers une cabine, elle part téléphoner au loin,

train qui repart après le sifflement, avec retenue sur le côté de la voie ; quelques minutes où l’on s’oublie, comme si l’on était sur un quai voisin et invisible, à regarder sans attention particulière, l’œil dans le vide ; par là ainsi on aurait pris le rythme pour suivre l’histoire, à l’exacte distance entre regarder en dedans de soi, et l’observation précise et scrupuleuse des déroulements d’actes devant soi.

>>Anna S.