2021-0116

Un bruit continu. Peut-être le signe de la vie. Je suis un adepte du silence qui se réfugie dans le bruit. Des bruits bas qui se répètent. C’est la formule, ma formule d’existence. Il y a des variations que seule une grande attention peut percevoir. J’écris toujours la même chose. Des non-histoires. Cela n’a pas de vocation, pas de destinataires, pas de destinations. Je m’adresse à un champ lointain, une part très en arrière de la conscience. La mienne. Ce ne sont que quelques superdéchets que j’aime broyer comme une gouache noire pour en recouvrir le vide. Mais tout ce que je vois par le fenêtre est blanc, tapissé de neige, immobile depuis deux jours. Personne ne marche plus sur les toits. D’ailleurs, il n’y a plus personne dehors. Je regarde, la résonance de la lumière. La clarté réactive les années. De l’oeil à la main. Les années lointaines. Elles sont à portée. À condition de refaire l’exacte trajectoire. La trajectoire de la main. Repasser par les degrés. Monter les étages de la grande bibliothèque. La grande bibliothèque, illuminée de nuit, qu’on voyait de loin et qui nous attirait. Un lieu de rendez-vous, de rencontres de hasard. Monter les étages, et toujours se retrouver en bas. La grande bibliothèque, avec sa lumière bien à elle, parcimonieuse, un peu sale à l’intérieur. Les pellicules de souvenirs s’écartent les unes devant les autres, dévoilant chaque fois plus de détails. Ma vue se brouille de poudre d’or. J’écarte la porte de la grande bibliothèque, la porte de bois, massive. Des yeux toujours se tournent vers l’arrivant, des yeux qui vous scrutent, des yeux qui vous reconnaissent, des yeux qui vous attendent. Des yeux rougis qui parfois pleurent. Une odeur de cuisson indéfinissable, comme si les vacataires faisaient frire des petits poissons, ou des beignets, derrière les rayonnages. Répétition prolongée d’une pièce qui ne finit pas. Et la rumeur minimale des gens qui se tiennent silencieux. Des années plus tard, dans les chambres, derrière les murs. Ainsi s’établit tout au long des années l’histoire du bruit continu que je me façonne.