Procès-Verbal


je dois me forcer un peu. il faut cela pour recommencer. recommencer, quel mot terrible, et discret. un mot de soif. je dois sonner à la porte, sonner encore, resonner ; jusqu’à ce que l’on m’ouvre, que la porte s’entrouvre. il n’y a personne derrière, c’est simplement l’insistance à moi-même qui provoque ce léger déclic, de bruit de bois qu’on pousse, ce basculement dans l’immédiat du buste. cela fait quelques jours que ne faisant rien, après ces deux semaines d’absence, absence de Paris, absence à moi-même pour le dit travail (évaporation de soi, de l’essentiel, acceptation sans crise, alors qu’il faudrait hurler au scandale), cela fait donc quelques jours que je sens, en ne faisant rien qu’un peu de musique balbutiante, que je sens dans mon corps, quelque part dans les bras, autour du torse, que « ça va revenir », sans certitude, plutôt une crainte, crainte que ce sentiment de « ça va revenir » soit une illusion, et que « ça ne revienne pas », que ça s’éloigne à nouveau, que la porte ne se referme sur moi. bien sûr menace de partout aussi la peur de s’y mettre, de n’être pas à la hauteur (de quoi, de qui ?, stupeur), l’énorme effort que cela demande. absence de forces. mais la porte s’entrouvre et je mets le pied pour tenter de la maintenir ouverte, comme un représentant, mais qui n’aurait rien à vendre, qui voudrait juste regarder, par pure curiosité, le visage de celui qui lui a ouvert peut-être par mégarde, par erreur, par inattention. je n’ai aucune idée de qui m’ouvre (« qui va là ? »), le visage reste dans l’ombre, le visage s’escamote, c’est le principe fondamental du visage, comme dans une peinture de peut-être Hélion, Klee, ces grands mystérieux banals, créateurs de formes à partir d’hommes sans histoires. le visage reste dans l’ombre heureuse ; je reste devant la porte entrouverte, cette sensation que ça va revenir tourne autour de mes bras comme un bijou qui s’enroulerait lentement, c’est cette lanière d’or qui va me forcer à écrire, je contemple le vide sans penser à rien, je me fouette et me reproche d’écrire l’inconsistance, c’est un texte comme un flan dans une vitrine réfrigérée de restaurant que personne ne mange jamais, j’écris ce texte qui n’est pas fait pour être lu, il est fait juste pour l’écrire, pour attester de mon existence hors du monde. hors du monde du travail, des sirènes, des photocopieuses. le pensée m’effleure que le texte idéal n’est pas fait pour être lu, il a une toute autre fonction : c’est le mode d’emploi de moi-même. je l’écris à mesure dans une traduction approximative, il a un rapport technique avec l’opérationnel, les mouvements près du corps, la motricité minimale qui atteste de la vie, comme ces petits miroirs qu’on approche d’un homme, d’une bouche, pour en faire apparaître quelques instants à la surface le souffle vital, une buée menue. parfois les textes sont des bouées à soi-même autour de son propre corps, ou bien des parures, l’enregistrement de cinq secondes de souffle, un parasite dans le grand bruit. une manœuvre de l’inattention. je crée ce dépôt. qui ne me rapporte rien d’autre simplement que l’existence, une attestation de présence.