Vedette

Elle, elle


Qui est cette femme qui joue avec les boutons dans l’ascenseur. En robe vert aquarium. Les boutons de sa robe, ou bien de l’appareil ? De fait le voyage est long et emmêlé : nous montons, descendons, nous arrêtons, dans un état diffus de nausée et de désir. Personne ne la regarde que moi. Je me retiens de prendre cette photo de visage. Alors je la prends de mémoire. Mystère d’un miroir abandonné. Je ne suis pas tant là, ce ne sont que mes yeux qui occupent la place. Elle, elle tient sa pochette de cuir boursouflé, de cuir malade, presque palpitant sous ses doigts, qui ne contient rien qu’un peu d’argent, un tube de rouge, un pass, un paquet de cigarettes, désormais interdites partout. Où va-t-elle, elle, je peux seulement me l’imaginer ; elle doit avoir des adresses, ce genre à avoir des adresses, des adresses à la fois de beaux quartiers mais aussi d’arrières-gares louches. Incommunicables. Mais dans l’immédiat elle va dans la piscine souterraine de l’hôtel. C’est une robe de bain qu’elle porte et ses escarpins sont d’une gomme épaisse, non-usinés mais travaillés à la main et au souffle. À cette heure-ci il n’y a personne dans le bassin. La piscine est ronde, très peu éclairée. Clapote dans le néon bleu-vert sourd. Une célébrité y est morte, il y a des années, à ce qu’on raconte : une photo de cette femme, de son visage inerte qui n’aura jamais été plus beau, est conservée quelque part, jamais montrée. Cette histoire qui fascine reste à demi-tue mais circule. Un jour une plaque de marbre sur la façade le rappellera.
Tout autour, des cabines-alcôves munies d’épais rideaux noirs qui absorbent le peu de lumière. On ne peut pas vraiment nager dans un cercle si compact. Peut-être le cercle de l’enfer est-il aussi étroit. Simplement s’offrir à l’eau, aux regards. Mais il n’y a personne, je crois. Sauf peut-être derrière un de ces rideaux. Elle, elle chuchote bizarrement des choses qui se perdent dans les clapotis. Des bruits étouffés qui ne regardent qu’elle seule. Elle porte peut-être un parfum qui se dilue dans l’eau, absorbé par les bactéries. Je suis au bar de l’hôtel, mais je sais tout ce qui se passe en bas, comme si une trappe ouverte quelque part me permettait d’être et de voir, aux deux endroits. Je commande un verre, et en scrutant le cristal je peux voir par l’intérieur de mes paupières l’ensemble de la scène qui la concerne. C’est un peu comme si à travers toutes les parois, elle était dans mon verre. Je ne sais pas si je vois qu’elle retire finalement sa tenue. Je bouge à peine. Elle, elle fait quelques gestes de nage qui dérangent la lumière. Je m’ennuie un peu, un peu trop seul, trop séparé. Je mâche une olive, amère. Je repense à des héroïnes maléfiques de l’écran, à des corps qui ruisselaient ; des images qui ont électrisé mon adolescence. Le verre que je tenais en main se brise. Le barman me regarde d’un air mauvais, je paie pour sauver la face. Je n’avais pas fini mon verre, tant pis. J’ai besoin de savoir si tout va bien et je prends l’escalier qui descend à la piscine.
L’entrée est discrète, invisible aux clients sauf à la connaître. Le sol est fait d’une pierre rare, toujours chaude et dont je sens les ondes. On peut accéder par-derrière au cercle des huit cabines qui ceignent le bassin. Une seule de ces cabines doit être occupée. Je tourne autour, je n’entends rien à part l’écho de l’eau qui tremble. Peut-être que le bruit plastique d’un maillot aussi. Je m’installe dans une cabine, j’hésite à me déshabiller. J’ai peur de me faire surprendre, je ne suis pas client de l’hôtel, seulement du bar malheureusement. Mais y rester habillé est encore pire, sans doute. J’écarte le rideau qui donne sur le bassin. Je ne vois rien. Je ne vois d’abord rien car mes yeux ne sont pas habitués et qu’il fait sombre et humide. Je vois la femme de l’ascenseur qui est là, dans l’eau. Presque en face de moi. Je ne sais pas si elle me regarde. Elle, elle fume, dans l’eau, ventre contre la paroi et coudes appuyés au rebord. Seulement deux mètres nous séparent. Un mètre, un mètre de cette pierre chaude. J’ignore tout de la langue qu’elle parle ou comprend. Moi je suis assis sur le banc de la cabine, en retrait, le souffle coupé. J’ai le chic pour me mettre dans des situations inconfortables. Je me sens comme coupable. J’ai pourtant simplement pris l’ascenseur, puis un verre. Je ne sais pas quel crime a eu lieu ici mais je me sens inexplicablement impliqué. J’ai encore un peu de verre dans la paume de ma main, peut-être un peu de sang. Il vaudrait mieux qu’il ne se passe rien, que je ne touche rien. Je ne veux pas rejouer une histoire qui n’est pas la mienne. Je ne sais pas ce qu’elle attend ; sans doute ne sait-elle pas ce que j’attends. Si jamais elle me voit. J’ai toujours été un être de patience. J’ai le goût sur la langue, le goût du verre que je n’ai pas fini, ou bien le goût d’un baiser très ancien qui revient, comme ces souvenirs qui ne sont qu’un peu de fumée âcre dans la gorge, lointain signe des cendres.