20160923 deux ou une femmes


dans le train, je suis assis entre une adolescente qui révise ses cours d’espagnol, et une femme sans âge qui se fait de lentes tartines de camembert devant lesquelles elle joint les mains pour prier à mi-voix, avant de les manger. sur le siège à côté d’elle, elle a déposé un énorme crucifix. pendant que la jeune fille souligne, prend des notes, la femme sans âge mange maintenant des kiwis. puis elle a sorti des ciseaux avec lesquels elle découpe le rond de sa boîte de camembert avec application, pour je ne sais quel usage. plus tard elle me fait sursauter en me demandant l’heure d’une voix et d’une expression très classique, distinguée.
mais… des gens demandent encore l’heure, dans notre monde ? je l’ignorais, on ne m’avait plus demandé l’heure depuis une bonne quinzaine d’années peut-être.
nous arrivons à Paris. en sortant du train, elle trimballe non pas un bagage, une ou deux valises ou sacs, mais plusieurs cabas de toile ou de plastique qui la classent directement à mes yeux parmi les égarés. elle est juste devant moi et sur son sac à dos je lis et retiens son nom sur la petite étiquette, son nom rédigé avec soin, un nom de la plus grande banalité et non pas désuet ou extravagant comme j’aurais pu le souhaiter ou m’y attendre. nous sommes dimanche soir à sortir de la gare, je ne vois plus rien ni la femme étrange dont j’ai perdu la trace, je me sens fatigué de silence et je pars m’immerger dans le bruit des véhicules.

quelques après-midis plus tard, je viens de m’éloigner d’un banc où j’étais assis, et je cherche à m’allumer une cigarette. mais je ne les trouve pas. je fais demi-tour et j’aperçois mon paquet sur le banc. mais une femme, tout aussi égarée et qui ressemble étrangement à la femme du train du dimanche précédent et qui passait juste par là l’a vu aussi. je l’observe intensément en restant quelques pas en retrait. elle se saisit du paquet et l’ouvre sans trop y croire, et je vois son visage pourtant peu familier des sourires s’illuminer quand elle constate tout ce qui reste à l’intérieur. elle n’a cependant pas souri, simplement la fixité des traits, due à l’asphyxie de la ville en roue libre a cédé un instant la place à un bref relâchement. rien ne m’a fait plus plaisir ces dernières semaines que cette seconde-là. si elle m’avait demandé une cigarette, gêné j’aurais très probablement continué mon chemin sans m’arrêter. elle en allume une et s’allonge sur le banc d’une curieuse manière, en bougeant les bras, ces gestes sont pour moi incompréhensibles mais correspondent sans doute à quelque chose, une signification qui m’échappe. je m’en vais maintenant me sentant déjà de trop, en emplissant mes poumons de la fumée des pots d’échappement.

2016-0923