autoportrait fiction


Chaque matin, je suis au désespoir. Mon premier geste est de toucher mon visage, comme s’il avait pu disparaître ou se métamorphoser. Seul le café brûlant me fait sortir de cet état d’angoisse plastique. C’est le prolongement logique de la nuit. J’oublie très vite heureusement. J’avais même oublié que j’avais une bouche. J’oublie tout mais je me souviens de faits sans importance, de circonstances banales. Cela m’encombre l’esprit et me brouille la perception. Je me souviens d’un verre de lait en 1999. Je ne sais plus si j’ai vécu ou rêvé. Je m’intéresse à trop de choses à la fois que j’abandonne par humeur. J’ai un tunnel dans ma tête qui va de présent à passé. Je pense souvent au sixième sens. Je n’aime pas avoir rendez-vous. Les gens s’imaginent qu’ils me sont indifférents. Je peux très facilement révéler à des étrangers des choses que mes proches ignorent totalement. Je regrette de ne pas avoir couché avec telle et telle. Vomir m’angoisse et l’angoisse me faire vomir. J’aime changer d’avis. J’ai un plaisir serein à décevoir. Je me méfie des animaux alors qu’enfant je les aimais. Je ne tire aucune conclusion. Quand je suis malade mon seul réconfort est de lire des albums de bande dessinée. Je suis prêt au pire mensonge pour une heure de tranquillité. L’après-midi il m’arrive de me laisser tomber brutalement sur le tapis, sans l’avoir anticipé. Je reste comme ça une heure, une heure et plus. Je jure que je ne pense à rien. Je regarde parfois la nuit et les gens à travers les fenêtres, avec des jumelles que j’ai reçues à l’adolescence. J’en éprouve une forte culpabilité sans remettre en question cette pratique. J’ai honte d’aimer, ou j’aime avoir honte. Je me connais assez mal, je me connais de dos. Si je dois donner mon nom, je donne le plus souvent possible un faux nom.

Texte écrit pour la proposition 6 de l’atelier été 2016 du Tiers-Livre, « le faux autoportrait comme vraie fiction »