Violette et liquides


Il y avait toujours beaucoup de bruit entre nous, c’était le seule façon de nous entendre, de ne pas nous quereller et rester sans trouver un mot à nous dire. Des fêtes, des rassemblements, des malentendus. Des gens passant sans cesse au milieu de nous dans la cohue d’un couloir encombré. Tout était brassé, agité — à la fois les moments d’intensité, ainsi que l’ennui et l’incompréhension, industriels — tressé aussi épais que sa longue chevelure noire qu’on aurait cru constituée des fins muscles sombres et battants d’un animal juste écorché. (Je n’avais jamais vu de chevaux aussi puissamment noirs.) Ils ne reflétaient rien, c’était un pur charbon qui ne deviendrait jamais diamant. Son domaine, à elle, à Violette, c’était davantage la terre, le verre. La terre, qui était son odeur ; le verre, que ses mensonges parvenaient à briser en toutes circonstances.
Elle s’inquiétait toujours des boissons, manipulait les bouteilles. Aucune liqueur ne semblait échapper à sa connaissance, à l’expérience la plus précise qu’elle avait accumulée en quelques années. Elle savait reconnaître n’importe quel cocktail en y trempant les lèvres, lèvres toujours humides de Violette. Et, rivière sans retour, le taux de son sang, qui fluait autant que sa démarche.
Je la regardais, là, jamais vraiment ivre, toujours un peu grise, sur n’importe quelle moquette tachée, servant son monde, ou entourée dans une cuisine crasseuse de quinze garçons sans imagination, et je l’imaginais, la soixantaine grossie, avec ce culot toujours de l’extrême beauté, le visage pourtant gonflé, presque méconnaissable si ç’avait été ailleurs que dans mon propre fantasme, officiant derrière le comptoir d’un bar probablement plutôt minable et régnant là comme si c’était un Palace, car sa seule présence suffisait à la gloire. Je voyais les clients, auxquels elle allait immanquablement adresser l’exhaustivité de son amour alors même qu’elle me méprisait, moi, tout en s’excusant de m’aimer trop. Ses clients, toujours prêts à dire du mal d’elle par derrière et se faisant pourtant offrir des verres à longueur de soirées ; ne pas rester seule, surtout ne pas rester seule. Car sa générosité était sans limites (sauf avec moi), chaque chose avec elle, d’ailleurs, était toujours sans limites, jusqu’à l’abstraction, jusqu’à la fatigue, qui devenait une sorte de définition de l’être.
Pourtant, les volumes des différents liquides qu’elle assemblait, ou avalait, eux, étaient des mécaniques de précision, des complots contre le hasard. Oui, j’avais connu cette personne qui abolissait le temps, et qui souffrait telle une panthère de zoo. J’étais persuadé qu’elle pleurait, dans la vie, ou derrière son comptoir ; en cachette, parce qu’elle était cruelle. Mais je n’ai pas pu la surprendre, car elle dissimulait et versait ses larmes à la surface de ces petits verres qu’elle servait, ou buvait.
Mais surtout, ce que je ne peux oublier et qui est encore si intense, c’est, lorsque par exemple elle rit, ou bien sous le coup d’un émotion soudaine et trop vive, ce court jet de pisse que périodiquement elle sème, aussi clair que la plus pure eau de roche, et dont se souvient encore ma cuisse inconsolable.