l’image d’un soir


tout à l’heure, j’ai un peu marché dans le quartier, je longeais une longue rue, je n’en venais pas à bout. puis il ne fut plus qu’à quelques enjambées. j’ai continué, car je voulais savoir si je reconnaissais l’endroit. la rue se finissait par une place. or, il m’apparut que c’était un endroit que je n’avais vu que la nuit, dans une espèce de désolation, cette tristesse que peuvent avoir certaines rues, pour toujours, sans que ça n’ait aucune chance de changer jamais. je l’ai reconnue, elle était plus banale, sous le jour, avec des gens qui passent, qui font leurs courses. je n’étais ni en retard ni en avance, car je n’allais nulle part, j’allais juste « au bout de la rue », comme on dit, pour voir. l’endroit n’était pas si effrayant que ça. puis je suis allé m’asseoir dans un café pas loin. j’étais souvent passé devant sans m’y arrêter. il y avait deux femmes plutôt âgées, seules, chacune dans leur coin. elles ne téléphonaient pas. elles fixaient simplement le cercle liquide qui stagnait dans leur tasse. l’une d’elles raclait le sol de son pied, sans s’en rendre compte, c’était le seul bruit avec celui de la machine à café qui feulait ou celui des soucoupes que le barman empilait inlassablement. à un moment, elle s’est rendue compte du bruit qu’elle faisait, elle a semblé avoir un peu honte, ou en être désolée, et elle s’est immobilisée. moi j’ai un peu regretté ce bruit, je m’y étais déjà habitué, alors que tout passe si vite. je suis resté un long moment, car il n’y avait pas de musique ni d’écran télé. et puis je voulais partir après ces deux femmes seules, je voulais être sûr qu’elles partiraient, qu’elles rentreraient chez elles, qu’elles n’allaient pas être abandonnées ici pour la nuit, et ainsi depuis des années. comme je m’y attendais sans trop savoir pourquoi, elles sont parties au même moment, à quelques secondes d’intervalle. elles sont parties en direction de la longue rue que j’avais suivie, et moi c’est du regard que je les ai suivies, jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans la nuit qui maintenant était descendue sur nous trois.