Sanguines (trois silhouettes). (extrait /2)


(…) Ainsi parmi ces vivants j’avais oublié, morceau par morceau, les segments qui avaient jusqu’alors constitué ma vie, je ne prononçai plus à mi-voix les phrases de ma stupeur, je ne savais toujours pas grand-chose mais j’avais pu arrêter mon regard sur des détails et les nombreuses ramifications qu’ils me proposaient ; j’avais pris un chemin à rebours, guettant ça et là les manifestations du long repli que je m’étais prescrit, recueillant des témoignages qui m’en apprenaient d’autant sur moi-même, apprenant à distinguer les désirs des besoins, et sur les visages les marques de la défiance et ce qu’elles pouvaient cacher. Je suis revenu, je ne sais pas d’où d’ailleurs, ayant peut-être atteint le cœur d’une cible que j’ignore, et mon cheminement me fait l’impression d’avoir voyagé sur les cases d’un échiquier, ayant éprouvé les modes de déplacements des différentes pièces qui le piétinent ; et aujourd’hui encore me reste cette attirance étrange pour les no man’s land, les hommes sans mémoire où aux souvenirs enfouis, pour l’opacité qui enveloppe bien des choses au point de vous faire perdre vos moyens, et pour la translucidité que parfois je parvenais à lui opposer, comme à gratter couches après couches des épaisseurs de porcelaine, jusqu’à pouvoir y distinguer la clarté, les songes derrière des fronts plissés. (…)