j’ai cette bizarre tentation de mordre une oreille…


J’ai à nouveau cette bizarre tentation idiote de mordre une oreille. Il y a un monde fou autour de moi, beaucoup de gens en vestes à carreaux, en cravates à pois, en chemises à rayures. Tellement de monde que je ne sais qui choisir. Les gens sont bien habillés et boivent plus que de raison, ils écoutent leurs semblables en attendant patiemment qu’arrive leur tour de raconter leurs petites histoires, leurs meublés. Useless, écho des caresses.
Moi je regarde ces gens qui font plus ou moins bien semblant de s’écouter tour à tour, mais je n’ai personne à qui parler, il y a bien cette femme seule comme moi, à l’autre bout de la pièce, qui me regarde en tenant ses deux jambes bien droites, ses pieds bien parallèles, on dirait qu’elle attend que la colle sèche sous ses chaussures. Mais c’est loin et pour la rejoindre il me faudrait quitter cette place que j’ai près du buffet et des boissons, et je ne m’y suis pas résolu encore. Peut-être m’écouterait-elle, si j’allais la rejoindre, et ensuite, nous pivoterions, ce serait à mon tour de l’écouter, et nous aurions chacun cette petite excitation des maxillaires, quand on parle à quelqu’un en songeant à le dévorer.
En attendant, je perçois les bribes des conversations, et me démange cette idée vorace qui m’est revenue en me saisissant d’un triangle de pain de mie. Il y a les petites oreilles charnues, goûteuses mais qui laissent toujours un peu sur sa faim, les grandes trop maigres, osseuses, et pas faciles à attraper (je ne suis pas très grand)… Et puis, difficile d’être contenté quand on a commencé, il en faut souvent plusieurs sous la langue, tout en se retenant de faire trop de ravages. Je regarde toutes ces oreilles avec de plus en plus d’avidité, mon palais s’humecte et s’anime comme huit pattes d’arachnée, en même temps je perçois toujours l’œil de la femme de l’autre côté de la salle, je pressens qu’elle n’y tient plus et qu’elle va traverser tout le parquet pour venir à ma rencontre, sans doute a-t-elle entendu parler de moi, les gens curieux ont toujours des tas d’informations impossibles, et je sens à son regard qu’elle sait des choses sur moi, ou qu’elle a des choses à dire, peut-être sa pochette de luxe, qu’elle tient serrée contre sa hanche, contient-elle un contrat, des liasses, un enregistreur, une paire de menottes ou autres promesses. Mais elle ne bouge pas encore, elle se découpe seulement, pour l’instant, sur le fond du décor.
Je repère une oreille bien faite, propre, jolie, pas trop loin de moi, je pourrais même envisager de récupérer aussi sec ma place près du buffet, après avoir eu la joie de cette petite morsure dans le lobe charnu, bien découvert, tirant légèrement vers le rose. J’aimerais autant que la femme seule au fond ne remarque pas mon petit manège, je ne sais pas si elle est elle-même familière de cette pratique, encore si peu répandue, même si j’ai bon espoir. Je surveille donc d’un œil l’oreille visée et de l’autre la femme qui ne me quitte pas des yeux. J’aimerais que son attention soit attirée ailleurs pendant quelques secondes, afin de pouvoir tranquillement aller à mon affaire, puis revenir comme si de rien n’était à ma place, et lui faire peut-être enfin signe. Elle est malheureusement trop loin pour que je puisse d’ici voir ses oreilles à elle, dommage, j’aurais savoir, être tenté peut-être. Mais elle ne vient toujours pas, elle remue seulement les sourcils dans ma direction, en forme de flèche creuse.
Je remarque, sur le buffet, à quatre ou cinq mètres de moi, une bouteille un peu trop près du bord. Je commence par soulever légèrement la table, de mon côté, imperceptiblement, pour tenter de la faire tomber et créer une diversion de quelques secondes, les quelques secondes qui me suffiraient à agir. La table est très lourde, je crains de ne pas y arriver, mais il suffit de quelques centimètres. Après un effort suprême, la bouteille tombe. C’est un rouge qui tache, vous imaginez les dégâts. Je me précipite et mords dans l’oreille repérée, je sens le léger goût d’avant le sang, ma langue épouse le pavillon, je ne sais pas ce que j’ai déchiré mais je recule déjà, un peu paniqué par l’envie d’en avoir plus, la personne hurle sur le sol (qui ne l’entend pas), la bouteille fracassée passe pour responsable du sang qui se répand sur le foulard aux motifs de dés jetés irrégulièrement sur la soie.
La femme du fond a compris maintenant le jeu qui s’est joué, ses coudes passent les vitesses et elle fond vers moi.
Elle est étrangère, elle est libre et nue pour quelques heures, après quoi elle devra s’en aller à des rendez-vous d’affaires. Elle passe son bras autour du mien, d’une clé dont j’aurais bien du mal à m’extraire. Et découvre d’un geste la mèche de cheveux qui couvrait son oreille gauche, je ne sais pas si elle veut que je lui parle ou que je la morde ; moi-même j’hésite entre ces deux envies, elle n’attend pas que je me décide et m’entraîne en vitesse dans une petite pièce dérobée. Le temps est précieux et moi j’ai tant de choses à lui raconter !, et ses oreilles sont délicieuses fermes et fondantes.
Mais bientôt j’ai tout dévoré, elle ne peut plus m’entendre qu’à travers les alvéoles de son épiderme, il n’y a plus ni rendez-vous ni suppliques ni tentations, seulement nos regards ternis, son pendentif en or que je fais balancer, et nous restons ici, oubliés, incapables de nous entendre et soudés par l’indifférence, dans le scandale créé par le bruit de nos respirations.