Un léger flou


j’étais chez l’ophtalmologiste. j’étais pile à l’heure, moi comme l’horloge de ce jour. j’ai remonté la rue, passant devant la villa italienne, l’Institut en travaux (dont j’ai aperçu la cantine où j’avais mangé, une seule fois, il y a bien longtemps, avec quelqu’un qui avait littéralement partagé son propre plateau-repas avec moi, sous l’œil suspicieux et même les remarques acerbes des employés). c’était la deuxième fois que j’allais en visite chez cette ophtalmologiste, j’ai reconnu l’endroit. dans la salle d’attente il y avait un homme avec des lunettes noires, mais c’est sa femme qui a consulté ; je n’aurais pas imaginé qu’ils étaient ensemble. elle ressemblait à un personnage de roman anglais. il s’est mis à regarder l’heure sans cesse une fois qu’elle fût partie avec le médecin, en soulevant son poignet nerveusement. je suis allé aux toilettes, j’avais bu trop d’eau. il y avait une baignoire et un bidet, placés en diagonale l’un de l’autre. j’ai essayé de ne pas faire de bruit car il y avait une porte commune avec le cabinet de consultation. l’endroit avait quelque chose de sinistre, avec une note comique dans les détails : le presque-rien, le propre-sale. ce carrelage rose. j’imaginai, un instant et avec une légère panique, que le médecin vienne me chercher dans la salle d’attente et que je n’y sois pas encore revenu. que se passerait-il. on me prendrait ma place. mais qui, personne, le type d’après n’était pas encore arrivé. il n’y avait pas de musique dans la salle d’attente. je n’ai pas non plus regardé les revues. je me souviens d’une fille qui allait chez le médecin en avance pour lire les magazines, et qui même laissait encore passer les gens avant elle. l’ophtalmologiste a regardé ma vue. elle faisait tourner sa table équipée d’appareils de mesure. des lettres et des distances, des centimètres. des reliefs. les lettres les plus petites qu’il fallait lire. il y avait à lire, en minuscules caractères, un texte de Descartes (« je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d’erreurs… »). je devais regarder l’oreille droite de l’ophtalmologiste afin qu’elle regarde au fond de mon œil. elle a sorti un cristal d’un écrin pour regarder derrière le regard. comment est-ce, au fond de l’œil ? y a-t-il des sédiments, des plages, des fuseaux horaires ? peut-être a-t-elle lu toutes mes pensées, ramassées sur un galet, écrites en lettres minuscules. elle a testé les muscles des yeux. elle a sondé la tension de l’œil. trop élevée. à surveiller. elle m’auscultait avec ses gestes précis, calculés, presque économes. et je ne pouvais pas arrêter de penser : « la journée d’une ophtalmo ». et de penser qu’elle répétait et polissait ces gestes tout au long de sa journée. je me demandais à quel pourcentage elle était, à ce moment précis, elle, d’ophtalmologie, et du reste, inconnu. j’étais incapable de déceler, elle enchaînait, elle avait l’air secret que donne parfois la vitesse ou la parfaite régularité, impénétrable. impossible de dire son âge. j’épiais le cabas sous le bureau, à côté du sac à main, en me demandant. si elle avait fait des courses, si elle allait à la piscine ou faire du sport après sa journée de travail. j’ai regardé ses mains, elle n’avait pas d’alliance. j’ai senti l’odeur de la paume de sa main quand elle m’a caché un œil puis l’autre pour un exercice. je me demandais s’il était possible qu’elle me reconnaisse. nous nous voyions une fois par an. elle devait m’avoir oublié, elle m’a retrouvé sur sa fiche bristol. tout était assez clair, elle expliquait bien les choses. elle ne m’a pas proposé de thé ni de biscuits. je n’ai pas vu de boîte en fer-blanc. le dentiste, au moins, vous propose de l’eau, même si ce n’est que pour cracher. regarder le point blanc. la lumière verte. suivre son doigt. à un moment je ne voyais pas les lettres sur le tableau lumineux, il se trouva que c’étaient des chiffres. elle a légèrement revu ma correction de verres. elle faisait tourner sa table octogonale pour me placer devant les appareils auxquels je devais appuyer mon menton et mon front. des appareils de mesure qui me semblaient déjà un peu anciens, de science-fiction dépassée. elle changeait les petites lentilles de verre sur la monture-test, et peu à peu, je voyais mieux, un fin réglage s’opérait entre moi et le monde. pourtant, elle affirmait que cette différence était négligeable. je trouvai cette remarque étrange, presque déplacée, de sa part. en plein cœur de la précision, elle faisait l’éloge d’un flou léger. en me disant ça, sa paupière battait imperceptiblement, clin d’œil qui ne disait pas son nom.