Violette à l’opéra


un soir, croyant bien faire, j’invite Violette à l’opéra.

elle ne trouve rien de plus intéressant et amusant à faire que de balancer des petits bouts du programme qu’elle déchire, depuis le balcon où nous sommes installés, vers le parterre.
le spectacle avait commencé dans le silence de fin du monde qui suit l’extinction de la lumière, et je n’avais d’abord pas remarqué que dans la pénombre Violette déchiquetait son fascicule et l’envoyait en neige fine par-dessus bord. elle avait gardé ses gants, les beaux gants de cuir rouge que je lui avais offerts, et ce fut de voir leur couleur vive s’agiter comme deux petites oriflammes qui attira en premier mon attention. sans qu’elle le remarque, je regardai son visage, un long moment. au point d’en oublier ses mains et leur bricolage. j’évitai d’imaginer les spectateurs qui recevaient les bribes de papier. un instant j’eus l’impression qu’elle utilisait même un petit cutter dont je crus voir briller l’acier. une femme à côté de Violette essayait de lui manifester sa désapprobation en hennissant, toussotant, etc., sans aucun effet. j’espérai qu’aucune autre fantaisie ne lui vienne avec cette lame. je n’avais aucune envie d’intervenir, aucune velléité de la censurer, puisque c’eût été nier tout ce qu’elle m’inspirait, tout ce pourquoi je passai mon temps avec elle, du moins le temps qu’elle voulait bien, par négligence ou faiblesse, m’attribuer.
je voyais qu’elle n’écoutait absolument pas la musique, pas une seule fichue note ne lui entrait dans l’oreille, nous aurions tout aussi bien pu être dans une station-essence, à attendre notre tour, légèrement étourdis par l’odeur du carburant. moi-même, à la regarder, je n’entendais plus rien. je ne comprenais pas le mystère de ce visage, de ce qu’il représentait, depuis à peine quinze jours, pour moi. quand je le regardais, un voile obscurcissait tout le reste alentour. je ne voyais plus du réel que le rai d’une poursuite qui n’aurait laissé que le visage de Violette surnager, se mouvoir en laps, traçant des courbes subtiles. en même temps, j’avais envie de rire, sa superficialité me fascinait et m’énervait alternativement. je songeai un instant à l’objet précieux et rêvé qu’aurait été sa figure vivante montée sur une fine colonne dorée, et posée sur un bureau ou une table basse. ciel ses lèvres, très légèrement bleutées, s’écartant et se fermant…
Violette s’était rapidement débarrassée de son programme, qui devait probablement garnir une voilette, plusieurs mètres en contrebas.
ainsi délestée de je ne sais quelles preuves, elle se calme, atonale pendant un acte, puis s’agite aussi vite que les chanteurs sur scène.
je réussis à la contenir jusqu’à l’entracte, qui la met en joie. elle descend les escaliers de l’opéra comme une demi-déesse en deuil, incubant des virus, attirant l’œil de trentenaires tremblants, me traînant ostensiblement par la main. je sais qu’elle n’a qu’une envie, précise, qui est de boire et de brandir des coupes de champagne.
je la soupçonne de vouloir se faire remarquer, et elle ne me fait pas défaut, elle a choisi un type au bar pour lui renverser son verre sur les genoux en s’excusant. elle est si imprudente qu’elle demande pardon avant même d’avoir exécuté son geste.
dans ce MacDonald de l’avenue Leclerc (elle a une passion pour les hamburgers et plus encore pour les steaks tartares, surtout aux heures les plus tardives de la nuit) aux lumières crues, par la belle loi arbitraire des contrastes, je la trouve plus belle que la diva, dans ses airs de traviata. sous les néons du fast-food, je pense soudain à Violetta Valéry. Violette retourne se chercher une ration de frites. pendant qu’elle est dans la file d’attente, je la vois au téléphone, je me demande instantanément si elle a pris cette excuse pour passer un mystérieux coup de fil ou bien si on vient seulement de l’appeler à l’instant. elle n’a pas du tout l’air de se cacher. je crois que je pourrais quitter les lieux qu’elle ne s’en apercevrait même pas, ou bien qu’elle pourrait s’assoir à une autre table, avec quelqu’un d’autre, comme si rien n’avait existé.
cela faisait deux fois dans cette soirée que je me trouvais à l’observer à son insu, me disais-je, sans rien en conclure.
mais enfin, allait-elle enfin me regarder, moi, à un moment, elle aussi ?
je me fis la réflexion que ses yeux ne se portaient jamais sur moi, bien que me faisant face, par exemple au restaurant ou au café.
dans les bars, déjà un peu ivres, pourtant, oui, son regard s’ouvrait comme une mer rouge.