tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures…

tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures, je l’entends quand je suis chez moi à travailler, quelqu’un passe dans la rue en poussant une sorte de cri guttural, qu’il est difficile d’identifier et de décrire. je dis “cri” par défaut, râle n’irait pas non plus, il n’y a pas cette sensation d’excavation, de faille, de souffrance, que possède le cri ; ça ressemble plus à un bruit-machine, une machine qui aurait un ventre et une gorge, et qui marcherait dans la rue venant et allant je ne sais où. il me semble que c’est un jeune homme, par le timbre de la voix, plutôt très jeune, même.
le son ressemble à une phrase unique, toujours la même, mais répétée, non pas continûment, mais avec des pauses. une phrase sans variation, poussée d’un seul souffle d’air, une même note, répétée.  je suis incapable de dater depuis quand je perçois ce phénomène.
maintenant j’y suis familiarisé, mais je me précipite encore régulièrement à la fenêtre, par réflexe (et curiosité), pour tenter de voir qui en est l’auteur, car l’effet de surprise subsite toujours à la première seconde de l’incident, aussitôt tempéré par l’habitude. mais je n’ai encore jamais réussi à l’apercevoir, je suppose qu’il marche toujours, être-rituel, sur le côté du trottoir qui est à la verticale de mon immeuble, échappant ainsi à ma vue. et il passe, chaque jour, il a des horaires réguliers, c’est la seule chose que je peux déduire, peut-être rentre-t-il chez lui, je me demande comment il occupe ses heures, d’où il va et où il vient, s’il rentre chez ses parents, où s’il vit esseulé, s’il regarde la télévision seul chez lui le soir, etc.
j’écris ces quelques lignes, mais en fait j’y pense très peu, ce n’est pas une obsession, c’est comme un trait discret sur un dessin, un trait qu’on ne comprendrait pas, mais qui, une fois qu’on l’aurait enfin perçu parmi les autres traits intelligibles, me semblerait essentiel et nécessaire, par une raison inconnue.
je n’y pense jamais, je le remarque seulement quand il passe, quand il crie, les jours où je suis chez moi, pendant la minute que dure ce passage. mais aujourd’hui, c’est dimanche, il y avait de l’air et du soleil, j’ai absorbé ces manifestations par la fenêtre ouverte, et il n’y avait pas ce cri de jeune homme invisible, il m’a presque manqué un instant, j’ai hâte d’être à demain et de l’entendre, parmi la rumeur transparente et limpide, évidente, de la rue vibrante des fins d’après-midi.