Flashes

Nous sommes dans le noir, depuis plusieurs heures. La lumière s’est éteinte, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas entendu d’ampoules claquer, ni de plomb sauter.
Mais le noir s’est allumé devant nous, comme un champ de pensées.
Nous sommes restés assis, comme si de rien n’était. Mais nous sommes en général toujours comme si de rien n’était, à croire qu’effectivement, rien n’est. À part nous, affamés, tristes, repus, selon ; mais toujours un peu ne valant rien. On attend la mue ou quelque chose comme ça, à force de peau.
Nous sommes patients et n’avons pas besoin de grand chose. Une forme de complicité un peu fatiguée et duelle nous rassemble. Nous sommes mutuellement la forme que nous façonnons, les mains autour du corps de l’autre tournant à vitesse régulière. Sculptures humides et monochromes. Déjà très anciennes, peu dupes.
Non pas que nous ne ressentions rien, mais plutôt faisant comme si. Aux yeux des autres. Entre nous, c’est différent. On n’a pas besoin de faire croire. Pourtant on ne s’est pas avoués si c’est parce qu’on ne croyait qu’en nous, on bien parce qu’on n’y croyait pas du tout.
Peu importe, tant qu’on reste au même niveau.
Nous. On. Comme les deux verres qui se vident.

Elle et moi, ensemble, dans le même appartement, dès que nous pouvons, nous ne faisons pas grand chose. On parle un peu, on mange de fruits en été, dévorons l’hiver des animaux.
On est au milieu de nos vies, alors on essaie de remuer le temps le plus lentement possible.
On tient comme ça, l’un à l’autre. Aux coins des pièces.
De temps en temps, on en lance une. Et on va chercher le pain. Ensemble, de peur que l’autre ne disparaisse, avec la monnaie.
La disparition de l’un est en effet toujours une éventualité à l’horizon, aussi probable et rapide qu’un clin d’oeil. Pour l’instant, on les garde ouverts, au point des larmes. Sans cran d’arrêt.
On nous voit toujours à deux. Certains imaginent ou sont jaloux, ils ne savent pas que c’est à nos corps défendants.
Qu’il n’y a rien de beau ou de résolu.
Les sourires sont renvoyés aux expéditeurs, sans avoir été ouverts ; il n’y a personne à l’adresse.
Ainsi, nous maintenons notre cap.
On essaie de pas se faire remarquer, on reste impassibles, le plus possible, pour que quelque chose soit à nous, serrés contre la muraille.
Nous sommes deux saisons côtes à côtes et simultanées, quelle idée bizarre, pourtant, mais c’est ainsi.
Nous échangeons nos vêtements, au gré du hasard.
Le chandail, le vieux pull en laine verte que nous appelons limace, je ne sais plus pourquoi.
Laine de verre. Notre terrier.
Oui, tout cela, c’est un peu le fruit du hasard, ça n’aurait pas tenu tout ce temps sinon.
Les fruits du hasard, voilà la solide, la seule mathématique, numéro de secours décomposé, écrit à plat et dans le désordres sur nos paumes jaunies.
On saisit peu de choses, on les laisse tomber.
On couperait même les ailes des anges.
Aucune justification à envisager. C’est comme ça que marchent les mondes, je crois, les nôtres du moins.

*

Nous étions donc assis sous la lumière, et puis plus rien.
Le rideau noir, d’un coup tiré. J’ai eu cette idée drôle que nous étions morts, tous les deux en même temps ensemble exactement, par mimétisme. Ça m’a fait rire.
Pourquoi tous les deux, puisque si j’avais été le seul à disparaître, je n’aurais pas pu savoir non plus, pour elle.
Mais l’habitude, sans doute, l’habitude du bras gauche de l’autre dans sa propre manche.
Dans l’absence de lumière, la première chose qui frappe, c’est la présence de soi.
Ce truc qu’on ne remarquait plus.
Je respire, je sens ma poitrine qui se gonfle, pas jusqu’au bout, cette gêne qui se souligne en fluo dans la nuit.
J’ai immédiatement senti aussi le plancher sous mes pieds, supportant mon poids, comme toute une signification usuellement dissimulée.
Comme s’il me signifiait mon poids, me le faisait bien comprendre.
Pas bien lourd, pourtant, je suis. Mais les craquements du corps ou du bois ont un peu les mêmes résonances.

*

Au bout d’un moment, nous n’en pouvions plus d’être privés de lumière. Nous nous étions déshabillés, par ennui, par défi.
On avait nos téléphones, à portée de main, les seules lueurs envisageables.
Alors on a commencé à se prendre en photo, pour se voir pendant le flash.
Le noir total, le flash avec sa peau nue, son sourire, parfois une grimace.
Mais le plus souvent, une expression de son visage qui m’était totalement inconnue.
C’était comme une autre elle en face de moi. Pourtant, je reconnaissais bien sa personne, sa peau, — puisque bien sûr nous étions nous, et que nous nous assaillions journellement l’un l’autre comme deux animaux farouches, presque comme une punition.

Mais dans ce laps de temps plus court qu’une flambée d’allumettes, j’avais juste le temps du doute, juste le temps de voir une autre fille, le temps de ne plus croire entièrement même au peu qui me restait, là, accroché au cou.
J’étais sûr de voir un visage très différent tout en étant persuadé que c’était bien elle ; le trouble venait de là, friable ; non pas sur la personne, mais sur le pas de côté que faisait son propre visage aussitôt qu’il n’était éclairé que brièvement.
Comme si le jour trop long trahissait, me mentait sur elle ou posait un voile d’illusion sur le visage.
Le noir de hasard lui dessinait d’autres traits, irréguliers.
Ravivant l’éclat du visage qui était un peu terni.
Des vagues acérées et nouvelles de désir et d’ors fendaient l’espace entre nous. Un gramme d’électricité dans l’air lourd.
Elle me rendait la pareille, bombardant sa lumière et m’aveuglant par éclairs ; mais je ne savais rien de mon propre visage.
On ne sentait plus le temps passer sur nous ; régulièrement et alternativement l’un de nous tendait le bras et continuait ainsi le travail de caresse de la lumière. Nous lâchions nos appareils pour faire cesser un temps l’aveuglement dû aux flashes, nous nous retrouvions en tâtonnant sur le plancher.
Le noir était vraiment complet, ce devait être une éclipse totale, une panne d’électricité du quartier, l’interruption passagère de la ville.
Quelques bruits épars n’attiraient pas nos attentions, toute tatouées l’une à l’autre dans cet appartement vétuste. De temps en temps nous nous heurtions à un meuble, à une encoignure, le bleu vif sur la peau faisait presque un trait de lumière, on sentait la peau revivre, tendue, à vif.
On recommençait, on se ressaisissait de nos appareils, lançant nos flashes, fabriquant un orage intime dont la foudre était nos organes, étincelants silex l’un sur l’autre, la douleur du contact mal dosé, les cuisses fendues comme des fruits pourris et suintants, mais brillants et juteux.
Nous n’étions plus que pointillés, ruant, blafards, pendant le temps que dura l’incident. Nous nous identifiions aux lignes de lumière qui jaillissaient d’entre nos doigts tels des cieux brefs et sauvages, nous plongions dans ces arcs blancs et irréguliers, et la faim nous avait oubliés.

*

Plus tard, après un épisode de sommeil bref. Il devait être, d’après le son de la rue qui était mon indicateur le plus fiable, environ quatre heures. Car il n’y avait plus aucun des bruits de la nuit, et les premiers sons du matin ne s’étaient pas encore levés. C’était ce moment de silence total qui ne durait qu’une ou deux heures et qu’il m’arrivait parfois d’écouter pour perdre la notion du temps ainsi que ma propre trace.
Nos téléphones s’étaient déchargés. Nous étions allongés sur le parquet. Il faisait froid. Une lame de jour commençait à percer l’obscurité environnante. Je sentais sur ma peau des restes de ratures, aussi bien de gestes, que de mots prononcés. Le reflet anodin mais pourpre des courbes du fer forgé des balcons commençait à glisser lentement des angles au plafond, tels des oiseaux durs et inexistants.
Je retrouvai pas à pas la mobilité de mes yeux, mais les mouvements trop endoloris de mes bras me maintenaient encore au sol.
J’entendis, enfin, le très long crissement ininterrompu de freins dans la rue. Un claquement électrique dans le couloir et la lumière se ralluma.
Un soupir monta qui disait que nous étions vivants.
Une lumière moins sauvage dessinait les contours d’un visage qui n’avait pas dit ses derniers mots, qui n’avait pas émis ses dernières lueurs.